What!
ROMAN
traduit de l'anglais
par Didier Gallé
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Tous les personnages du présent
ouvrage sont purement fictifs et toute ressemblance avec des personnes
ou des faits existant ou ayant existé serait fortuite.
© 2000, K. J. Jekyll.
Tous droits réservés.
© 2000, Didier Gallé,
pour la traduction française
Titre original : "What!",
K. J. Jekyll
Christchurch, Nouvelle-Zélande
L’existence m’a toujours intrigué
dans son abord :
quelle est sa signification,
le but de notre chemin,
quelle est notre justification,
pourquoi ici la vie et là,
la mort,
et jusqu’à ce jour,
L’ignorance m’accable encore...
PROLOGUE
Ce fut en l’an 2710 qu’on vota le
référendum limitant la durée des voyages subliminaux
en hibernation à un maximum de cinquante années consécutives.
Quelque temps plus tard, il en découla une loi autorisant tout participant,
s’il le désirait, à reprendre son tourisme virtuel au bout
de cinq années passées dans le monde réel ; après
avoir, bien entendu, dûment réglé ses cotisations sociales,
s’il en avait encore les moyens...
La mesure ne
leva aucun tôlé, car le sommeil dans lequel la plupart des
voyageurs subliminaux étaient plongés laissait peu de place
à la protestation. Toutefois, leur réveil allait être
brutal — aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. D’après
les registres, il était question de plusieurs centaines de millions
de gens en sommeil dans le monde. Mais en réalité, ce chiffre
était largement dépassé. Au cours des années
qui suivirent l’an 2300, soit deux cents ans après la concrétisation
des voyages subliminaux, l’idée de vivre éternellement dans
un monde onirique, à l’aide de tout ce que pouvaient offrir réalité
virtuelle et simulations, avait révolutionné le monde. Sony,
Philips, Mitsubishi, Daewoo, Microsoft et quantité de grands enfants
de la finance lancèrent le concept du voyage subliminal, et le négocièrent
à un prix d’or. A mesure que des complexes poussèrent ici
et là comme des champignons, on vit, progressivement, les rues se
déserter.
Loisir de riches
à l’origine, le voyage subliminal conduisit ceux qui en entreprenaient
un à essuyer le mépris général ; c’était
là surtout une question de principe. Ces personnes finirent par
former une race à part, à l’instar de ceux qui avaient possédé
avant tout le monde une montre numérique, une téléphone
portable, un communicateur informatique, un androïde, ou une maison
robotisée. Oui, la technologie peut se montrer des plus effroyables...
Avec l’hibernation
des couches cultivées de la population mondiale, ce fut la marche
du progrès qui se mit à ralentir. Autre conséquence
déplorable, la rareté des candidats au travail ; pourquoi
vouloir gagner un salaire gangrené par des impôts abondants
alors que la promesse de voir s’exaucer tous ses vœux se trouvait à
portée de sommeil ? Afin de s’offrir leurs rêves, nombreux
furent ceux qui vendirent leurs biens, et placèrent leur argent
dans des épargnes à intérêts hautement capitalisés
dans l’espoir que le montant et les intérêts eussent suffi
à rembourser leurs créances. Certains, ceux qui ne
disposaient pas de l’argent nécessaire, vendirent tous leurs biens,
d’autres allèrent jusqu’à vendre leur corps — et certains
autres, même jusqu’à leur âme...
Et la vie poursuivit
son cours, dans un monde en tout point différent, tandis que les
grandes sociétés s’enrichirent à ne plus savoir que
faire de leur argent. Cependant, leurs actes dans la réalité
demeuraient contestables, certains les accusèrent de génocide,
du génocide de l’humanité, puisque l’avenir de l’homme s’en
trouvait placé dans l’incertitude. Les débats sur la question
éclatèrent comme des guerres ; fort heureusement, ces guerres
se menaient dans des tribunaux, avec pour seules victimes les grandes sociétés
et le porte-feuille de quelques avocats.
Et la vie continua,
avec le genre humain cramponné à son avancée et jouant
des coudes pour aller de découvertes en découvertes. Il restait
quand même assez de gens intelligents et dynamiques sur terre, mais
Dieu seul savait jusqu’où aurait vraiment pu encore aller l’humanité,
sans les voyages subliminaux. Si on avait effectivement trouver le moyen
de voyager dans l’espace et de coloniser les planètes, chercher
des volontaires n’en demeurait pas moins une tâche difficile. Sur
le nombre incalculable de pionniers ayant risqué et perdu leur vie,
on en aurait sauvé beaucoup — si on avait mis en œuvre tous les
moyens appropriés pour réaliser de tels projets.
L’écart
entre les pays riches et les pays précaires se creusa davantage
; une ambiance laxiste et pestilentielle ravagea la planète, comme
si les sept fléaux apocalyptiques s’étaient déchaînés
de concert. On exploita les ressources mondiales jusqu’à l’extrême,
et même au-delà. Une version mutante du virus Ebola balaya
l’Afrique, la Chine, les pays précaires et menaça de poursuivre
sa course à la surface de la Terre si rien n’était fait.
Dans l’affolement général, les gouvernements de la planète
s’allièrent et se mirent à vaciller de promulgations en abrogations
juridiques. Parmi leur premières lois il adoptèrent celle
concernant le voyage subliminal : le monde avait besoin de certains des
grands cerveaux qui y sommeillaient paisiblement, le monde vivait le paroxysme
de son agonie.
L’urgence se
fit ressentir dans tous les domaines de la recherche, il fallait des techniciens
expérimentés pour travailler sur la station spatiale Alpha
Deux, dans les cités sur la lune, Mars, Vénus, Uranus et
même au-delà. Une fois de plus, c’était toujours cette
vieille rengaine de conflit qui se répétait : tandis que
les gouvernements ne pouvaient plus supporter de se voir manipulés
par les grandes sociétés, les sociétés, quant
à elles, ne pouvaient plus souffrir les règles de la bureaucratie.
Cela faisaient trop longtemps que les entreprises commercialisant les voyages
subliminaux décidaient de la pluie et du beau temps, soulevant ainsi
des montagnes de crédits — quant au prix à payer, il était
élevé. Dans l’ombre, des troubles, des protestations et de
l’espionnage s’engageaient sans cesse ; dans l’ombre, une guerre sans merci
faisait rage. Puis vint la guerre, la vraie, celle qui, bien que n’étant
que le souffle léger de la Faucheuse comparée à l’instauration
du voyage subliminal, ne s’empêcha tout de même pas de figurer
parmi les principales causes de mortalité des années suivantes.
Cette guerre fut déclenchée à la suite d’une rencontre
spatiale malheureuse, mais si les détails précis demeuraient
obscurs, il en était autrement des voyous incriminés, et
du caractère de l’ennemi. Avec la loi martiale décrétée
sur tout le globe, on mit au jour la précarité existentielle
de l’homme, celui-ci ne pouvait plus continuer sur cette voie ainsi tracée
— du changement s’imposait, et vite !
CHAPITRE PREMIER
A quand le début de la vie,
et hélas :
à quand la fin ?
L’an 2837, mars et son cinquième
jour, le matin à neuf heures trente, son monde s’écroula.
Il venait de courir, de se faire masser comme à l’accoutumée,
et de trouver plaisir auprès de ses jeunes servantes une fois les
lumières éteintes. Soudain le froid, ce froid horrible, tous
les nerfs de son corps se mirent à hurler, tout en le faisant lui-même
verbalement. Il en vint à ignorer toute notion de durée ;
selon lui, une éternité, même si c’était peu
probable.
“M. Benson.”
il entendit une voix parler autour de lui.
“Seigneur ?”
s’était-il éteint pour rejoindre le paradis, à moins
que ce fût l’enfer ?
“Non”,
quelqu’un gloussa devant la méprise. “Je suis le docteur Strauss,
vous venez de sortir de votre état d’hibernation subliminale, il
y aura bien des effets secondaires, mais ça va passer, vous verrez.”
rassura la voix.
“Le voyage subliminal”,
se rappelait-il après réflexion. “Pourquoi m’a-t-on réanimé,
mes crédits sont épuisés ?” combien de temps son absence
avait-elle duré, cinq, dix, quinze ans...
“Non, vos crédits
ne sont pas épuisés, c’est la loi, voilà tout ; les
voyages subliminaux ne sont pas autorisés au-delà d’une période
de cinquante ans consécutifs.
— Cinquante ans !” il prit une
inspiration tandis que son corps se réchauffait, “Mon absence a-t-elle
vraiment duré tout ce temps-là ?
— Je crains même qu’elle
ait duré encore un tout petit peu plus longtemps, on a un peu négligé
la section dans laquelle vous étiez, votre sommeil, enfin, votre
voyage s’est étalé sur près de trois cents ans.
— Trois cents ans !” le choc finit
de réveiller complètement l’esprit du voyageur, les yeux
s’ouvrant brusquement, et lui se dressant subitement en position assise.
“Du calme, ou
votre organisme risque l’infarctus.” le mit en garde le médecin,
tout en lui portant assistance.
“Mais trois
cents ans, vous vous rendez compte, vous ? Moi j’avais demandé cinq,
dix, voire quinze ans tout au plus, mais qu’est-ce que je fais ici, moi
; et mes amis, et ma famille : ils ne sont plus de ce monde...” joyeux
anniversaire ! Après tout, il fêtait ses trois cent trente-trois
printemps.
“A l’évidence,
il y en a qui se sont plantés mais à mon avis, ne vous attendez
pas à recevoir des excuses : ça fait deux cent cinquante
ans que les responsables sont morts à présent — sauf s’ils
sont en voyage subliminal, eux aussi.
— Et qu’est-ce que je fais maintenant
?” il avait besoin d’une directive, n’importe quoi aurait fait l’affaire
— même un nom... le sien, par exemple...
“Je constate
d’après votre dossier que vous étiez dans l’armée.
Vous étiez — vous êtes pilote, un pilote qualifié
et respecté, qui plus est.
— Oui, tout à fait, mais
comme vous devez le comprendre, ça fait quelques années de
ça.
— Mais compte tenu de ce que je
lis ici, vous devez avoir l’impression que tout cela, c’était hier,
non ?
— On dirait, oui.” admit-il avec
hésitation. Cependant, la relaxation, les jeunes servantes, les
filles nubiles, tous ces plaisirs à profusion avaient jeté
un voile sur sa vie.
“On a besoin
de gens avec vos qualités. Le travail des Automations est plutôt
médiocre, mais rien ne peut se substituer à la compétence
des humains, hélas, ils se font rares de nos jours.
— Les Automations, qu’est-ce que
c’est ?
— Une intelligence artificielle
qui sert à contrôler des unités plus imposantes, des
appartements, des usines, des véhicules, qu’ils soient terriens,
aériens ou marins.
— Alors, quel est le problème
de ces automations ?
— On a eu quelques difficultés
récemment, les usines ont cessé de produire, des gens ont
été tués dans leurs maisons — par leurs maisons, et
aux dernières nouvelles, six transporteurs se sont écrasés
ce mois-ci. Ces prétendus experts se sont penchés sur le
cas, mais ils ne sont pas franchement optimistes dans leurs pronostiques.
Au mieux, il suffirait qu’on se passe d’eux jusqu’à ce qu’on corrige
le problème — s’il est corrigible, et puis, on se demande bien comment
on pourrait s’en passer...
— Et quelle est la thèse
officielle ? Du sabotage ?
— C’est possible, même les
grands penseurs qui nous gouvernen restent perplexes à ce sujet,
comme d’habitude, par contre, tout ce qu’ils peuvent dire avec certitude,
c’est qu’on est dans de beaux draps.
— Et c’est pour ça qu’on
réanime tous ceux qui savent piloter ?” ce raisonnement ne tenait
pas debout.
“Pas du tout,
on réanime tout le monde, la guerre empire de jour en jour, et le
monde est en train de s’effondrer, si on ne se sort pas très vite
de ce pétrin, eh bien, disons qu’il ne restera plus que les
voyages subliminaux sur Terre.
— A ce point-là ?” le voyageur
n’aimait pas la tournure qu’avaient prise les choses ; quant à la
guerre — il n’était pas encore d’humeur à en entendre parler.
“Et encore,
c’est peut-être pire que vous ne l’imaginez... Mais pour en revenir
à nos moutons, vous allez devoir passer au réhabilitateur
une semaine à peu près, une fois vos capacités physiques
et mentales recouvrées, vous serez plus à même de juger
ce qu’on attend de vous.
— Le réhabilitateur ?
— C’est une machine qui sert à
réaccoutumer les voyageurs subliminaux. En associant des drogues
stimulant les muscles et la machine, on arrive à accélérer
le processus de rétablissement physique ; avec de l’électrohypnothérapie,
on aide à accélérer l’apprentissage intellectuel —
et le plus beau, dans l‘histoire, c’est que vous ne sentirez rien.
— Un peu comme pour un voyage subliminal.
— Possible, mais personnellement,
je n’ai jamais essayé.
— Ah non ? Et pourquoi ?
— Parce que je ne sais que trop
à quoi ressemblent des réveils d’expériences subliminales
ratées.
— Des expériences ratées
?” à ces mots, un frisson le parcourut tout entier.
“Les chances
de sortir indemne d’un voyage subliminal sont faibles. En général,
les gens développent des troubles, qu’ils soient mentaux ou physiques.
— Ça ne serait pas à
cause du processus de réhabilitation, des fois ?” voilà que
le voyageur se prenait pour un médecin, avec de légères
lacunes de trois cents ans.
“Non, ils y
ont déjà pensé il y a des années de ça,
sans la réhabilitation, le taux d’échecs est vertigineux.
Mais pour en revenir à vous, vous avez l’air en forme, et puis,
j’ai un autre réveil qui m’attend, je vous envoie une infirmière
pour vous conduire en réhab’, et on se revoit dans une semaine,
d’accord ?
— Vous ne pourriez pas me dire
comment je m’appelle, par hasard ?” demanda-t-il, embarrassé de
devoir poser la question, mais il lui fallait savoir.
“Comment vous
vous appelez”, le médecin semblait surprise et inquiète.
“Il arrive que certains voyageurs en oublient leurs propres noms
; en général, ça cache un trauma...
— S’il vous plaît...” en
espérant qu’il n’allait pas avoir à la supplier.
“William Benson,
mais il se peut que je me trompe, nos registres se sont, disons, quelque
peu mélangés...” le médecin vint à sortir un
exemplaire du bilan de l’état de William à son réveil.
“J’entends bien.
Sinon, merci de m’avoir fait l’amitié de m’écouter.” l’opinion
qu’avait William de la jeune doctoresse avait changé du tout au
tout, ce qui confortait l’idée qu’il était dangereux de juger
sur les apparences. Ensuite, il se retrouva livré à lui-même,
installé dans un siège chauffant pour l’aider à décontracter
les muscles et les articulations de son corps, avec la vulnérabilité
d’un nouveau-né.
“M. Benson !”
une voix sortit de nulle part.
“Veuillez m’excuser,
je crois que je me suis assoupi.” s’excusa William.
“C’est souvent
le cas avec les voyageurs subliminaux,” une femme assez éclatante
apparut. “Vous autres, vous ne vous rendez pas compte à quel point
mon travail serait plus facile, si je n’avais pas à materner des
gens comme vous.” ce qui exprimait ses sentiments négatifs envers
ce que représentait William, on l’avait pourtant déjà
prévenu d’une telle réaction dès la première
fois où il s’était renseigné sur les voyages subliminaux.
“Je croyais
qu’un peu de repos allait — me changer les idées.” dit-il pour sa
défense.
“Vous vous êtes
déjà reposé plus longtemps que prévu, à
ce qui me semble ”, elle se mit à sourire à la lecture de
son dossier. “Ça va vous faire tout drôle dehors, il y a eu
du changement depuis deux ou trois siècles.
— Je m’en doute bien.” dit-il avec
l’illusion d’y parvenir.
“Ce que vous
allez constater comme grands changements, c’est d’abord la façon
de s’habiller, ça semble une évidence, et aussi quelques
mœurs différentes...” elle se mit à sourire comme si elle
lui réservait une surprise qu’elle ne voulait pas trahir.
On aida William
à s’installer dans ce qui aurait pu être une chaise roulante,
mais là, à son aspect, on aurait pu dire qu’il s’agissait
d’une navette spatiale. L’uniforme de l’infirmière était
étrange, presque comme s’il pouvait y voir à travers ; impossible,
c’était ses yeux qui devaient lui jouer des tours. Une fois sorti
dans le couloir, il était à première vue évident
que le monde eût changé. Les détails de la vie usuelle,
les gens, tous étaient à la fois identiques et différents,
William dut regarder à deux reprises pour s’assurer qu’il était
bien dans le monde des vivants et non plus en voyage subliminal. Les vêtements,
le style des coiffures, les bijoux étaient les mêmes mais
ils avaient évolués, après trois cents ans environ,
d’une manière qui lui échappait — mais voilà bien
le paradoxe de la situation, car il savait qu’il lui faudrait du temps
pour s’y habituer.
D’autres patients
se trouvaient dans des véhicules comme le sien, tandis que l’ensemble
du personnel médical portait ce curieux uniforme qui semblait transparent
tout en ne l’étant pas. D’ailleurs, d’autres personnes que William
avait du mal à identifier soit comme patients, soit comme employés
ou bien comme visiteurs, auraient tout aussi bien pu ne rien porter sur
le dos, tant leurs habits s’inscrivaient dans le transparent et le réduit.
Une majorité portait une sorte de casque, qui était une sorte
de croisement entre le filtre solaire et le récepteur audio.
Le trajet entre
la chambre où il s’était réveillé jusqu’au
lieu de sa future réhabilitation ne fut pas long, ce qui ne lui
déplut guère ; là était l’étrangeté
de cette expérience. Dans cette salle se trouvait un nombre donné
de machines, dont certaines étaient déjà occupées,
et d’autres en cours de préparation. On le plaça près
de l’une d’elles et d’un autre voyageur subliminal brusquement réveillé.
“Ça fait
longtemps que vous êtes revenu ?” demanda un homme d’âge mûr
à l’embonpoint assuré.
“J’en sors à
peine.” William essayait de situer son réveil dans le temps.
“Dépêchez-vous”,
dit-il sur le ton de la plaisanterie, “j’ai entendu dire qu’ils mettaient
la pression dans les tribunaux, les avocats sont de nouveau sur le pied
de guerre. Je suppose que j’ai eu de la chance, ça fait une semaine
que je suis sorti de mon voyage subliminal, j’ai eu un peu le temps de
m’habituer à cette époque.
— Vos impressions ?” demanda William,
intéressé par un avis objectif.
“C’est une époque
comme une autre, je trouve. Ils ont des mœurs étranges, en particulier
avec leurs vêtements, leur façon de se saluer, et le truc
qu’ils portent à l’annulaire. Remarquez, à la dernière
époque que j’ai connue, en 2788, la mode c’était de ne pas
montrer sa peau, très bizarre...
— Vous êtes de quand ?
— On était en 2700, quand
je suis parti en voyage subliminal.
— Vous êtes un petit jeunot,
alors ?” William eut un sourire.
“J’ai tout de
même plus deux cents ans, jeune homme.” rétorqua l’homme,
avec indignation.
“Veuillez m’excuser.”
William ne voulait pas révéler l’âge qu’il supposait
avoir, ou du moins, il ne voulait pas qu’on le prît pour un vieux
sénile
“Votre cabine
est prête, M. Wit.” quelqu’un, une technicienne, une infirmière
ou un médecin, lui fit signe.
“A plus tard,
même si vous ne me reconnaîtrez probablement pas.” l’homme
d’âge mûr ricanait d’une manière qui donnait à
penser que quelque chose, miracle ou malédiction, allait se produire.
William se sentit perdu, perdu
de ne pas comprendre pourquoi il ne reconnaîtrait pas cet homme,
et ce rajeunissement, avait-il des effets secondaires ? Avant de pouvoir
répondre à ses interrogations, on installa un autre patient
à côté de lui ; cette fois, il s’agissait de quelqu’un
qu’on venait de relâcher.
“Vous avez l’air
un peu désorienté”, elle s’assit près de lui, en attendant
une infirmière. ”Après votre ré-instruction, les choses
reprennent une dimension bien plus sensée, enfin pour moi, je sais
que c’est le cas.
— Quel effet cela-fait-il ?” demanda-t-il
en remarquant que cette superbe créature à côté
de lui ne devait pas être ce que l’expérience donnait de pire.
“On se croirait
en voyage subliminal, il n’y a que le résultat qui change”, elle
laissa glisser une main sur son corps visiblement ferme. “Je ne m’attendais
pas à cela, c’est formidable.
— Comment cela ?” Il ne pouvait
pas s’empêcher de la caresser du regard.
“Allez-y, touchez”,
elle lui prit la main et la plaça sur sa poitrine. “Aucun soutien,
et plus tonique que jamais, comme si j’avais retrouvé mon adolescence.
— C’est ce que je vois.” William
devait admettre qu’au toucher, elle semblait bien se porter.
“Allons, Grace”,
les interrompit-on, “Cela ne fait que deux heures que M. Benson est revenu
de voyage subliminal, il ne faudrait pas lui donner trop d’émotions.
“Oh, je suis
navrée.” dit-elle en lui lâchant la main, qui retomba sur
ses genoux pliés ; mais c’était lui le plus navré.
Puis, comme pour se rattraper de son attitude, elle lui passa discrètement
une carte. “Voilà ma prochaine adresse, à ce qu’on m’a dit,
passez me voir si vous voulez, on sera comme seuls au monde dehors, on
pourrait s’entraider, si jamais il nous manquait quelque chose ?
— Volontiers.” mais William trouvait
que rien ne manquait chez elle, au contraire, tout était bien là,
à sa place...
~
Obscurité, froid et solitude,
et pourtant réalité. Cette fois, William savait ce qui se
passait, pourquoi et comment il se réveillait, après tout,
on venait de l’instruire pour cela. Sachant que tel était son devoir,
il attendit qu’on vînt lui prêter assistance, et à mesure
de son attente, une vague de chaleur déferla sur son corps en entier
; c’était l’heure de se lever.
“M. Benson.”
une main lui donna une légère secousse, pour essayer d’attirer
son attention.
“Oui ?”
La sensation était comparable à un réveil après
un long sommeil réparateur.
“Le traitement
est terminé, vous pouvez essayer de vous lever, si vous le souhaiter.
— Me lever, oui, il est temps de
me lever et d’aller travailler...” il se suréleva de la cabine de
réhab’ sans trop de difficultés, pour être finalement
accueilli par un étourdissement de nausées.
“Il ne réagit
pas très bien au traitement.” remarqua quelqu’un.
“Je ne sais
pas d’où ça vient, regardez-moi ces muscles...” William sentit
une main chaude parcourir son corps encore nu.
“Voyez si vous
ne pouvez pas avoir de réactions.” ces mots véhiculaient
un ton de mauvaise augure.
La main chaude partit de l’épaule
et changea de direction — pour descendre, encore et encore jusqu’à
toucher ses genoux pliés, comme on flatte le flanc d’un bovin...
“Il est fonctionnel”,
la main cessa ses mouvements lorsque William se mit à réagir.
“Au moins, on sait que certaines parties vont bien.
— Tant mieux, on a besoin de sang
neuf pour le patrimoine génétique, je pense que sa
contribution sera la bienvenue.
— Il est déjà passé
en entretien ?
— Non, ça ne fait pas longtemps
qu’il est réveillé : on a dû le récupérer
dans les derniers — le pauvre bougre, il ne sait pas ce qu’il lui arrive,
ni même ce qu’il fait ici.
— Il le découvrira bien
assez tôt.
— Exact, et c’est à parier
qu’il fera comme les autres : il pleurera pour qu’on le réexpédie
en voyage subliminal...” on quitta la pièce, laissant William assis
au bord du lit, la vue troublée, comme s’il était complètement
ivre.
~
William se retrouva étalé
par terre, il avait dû tomber, il était toujours en aussi
mauvais état.
“... quant à savoir si...
et merde : il est tombé du lit, vite, appelez-moi les blouses bleues
en urgence, magnez-vous, il est en pleine régression !”
~
“M. Benson, comment vous sentez-vous
?
— Très bien, merci.” et
c’était vrai, il fallait bien reconnaître que le monde de
cette époque-là ils avaient quand même des médicaments
miraculeux...
“On a couru
à la catastrophe avec vous, on a failli vous perdre, mais vous êtes
hors de danger maintenant. On a oublié de nous prévenir que
votre voyage subliminal avait duré aussi longtemps, dans pareils
cas, il ne faut pas risqué la réhabilitation avant deux bonnes
semaines au moins. Je trouve cet incident regrettable, et il y aura une
enquête, croyez-moi, et on vous dédommagera, soyez en assuré.
Tout cela, c’est à cause de ces satanées pressions judiciaires
— ils ne comprendront jamais rien à rien, ces vautours de bureaucrates.”
on porta quelque chose à ses lèvres, que William but à
pleine gorgée.
“Depuis combien
de temps suis-je réveillé ?” William se demandait combien
de temps son traitement avait pu durer.
“Deux mois,
ce qui démontre parfaitement à quel point votre état
était sérieux, mais je vous l’ai dit : vous irez mieux maintenant.
Il y a une femme plutôt jolie du nom de Jane qui est venue vous rendre
quelques visites, elle a dit que vous aviez une carte avec ses coordonnées.
Elle a même ajouté que vous devriez l’appeler un de ces jours
— Sûrement la femme que j’ai
rencontrée en salle de réhabilitation, on n’a fait qu’échanger
quelques mots...
— Ça va peut-être
vous surprendre, mais les voyageurs subliminaux se trouvent toujours des
affinités entre eux, c’est un phénomène qu’on n’arrive
pas à expliquer. Et visiblement, il est d’autant plus fort après
une réhab’.
— Ceci expliquant cela.” consentit
William en ouvrant les yeux pour la première fois, pour ne découvrir
qu’une lumière aveuglante.
“Attendez, je
réduis l’intensité.
— Merci.” sa vue se précisa
lorsque les larmes cessèrent de se former.
“Encore deux
jours et c’est l’entretien, mieux vaut vous y préparez dès
maintenant.
— L’entretien, ah oui, c’est vrai...”
ses connaissances fraîchement implantées venaient à
son aide.
L’entretien
constituait une étape essentielle dans la réinsertion de
quiconque ayant participé à un voyage subliminal ; une équipe
de spécialistes triés sur le volet se réunissait pour
se prononcer sur l’état et la valeur de chaque citoyen nouvellement
réveiller. Chacun était jugé d’après son historique
personnel et ceux qui conduisaient l’entretien décidaient toujours
des attributs du candidat, ainsi que de son devenir. Cet entretien permettait
de juger le voyageur sur les nombreux aspects de son caractère,
de son intelligence et de ses qualités physiques. L’entretien réussi,
le nouveau citoyen se voyait assurer d’une vie confortable, d’une carrière
professionnelle. Faire mauvaise impression, avec une attitude négative,
et c’était l’échec — et un passeport pour servir sous les
drapeaux en tant que chair à canon, tout simplement. Ses nouvelles
connaissances ne lui présageaient rien de bon, et lui soufflaient
que les voyageurs subliminaux ne jouissaient pas des mêmes droits
que les autres citoyens, qu’ils avaient à faire leurs preuves, qu’ils
avaient une dette de plus envers la société, et cette dette
de plus, ils allaient bon gré mal gré l’honorer.
“Reposez-vous
un instant, histoire de prendre vos repères, et ceci fait, vous
pourrez vous lever et visiter un peu le coin — ce monde, c’est le
vôtre à présent, mieux vaut essayer de s’y habituer
tout de suite avant de devoir l’affronter de plein fouet.” sur ce, le médecin
s’éclipsa.
Pendant un moment,
William resta allongé à contempler le plafond, laissant le
monde venir doucement s’imprégner, puis lorsqu’il s’en sentit la
force, il s’assit et envisagea de bouger selon les conseils du médecin.
Assis au bord du lit, il considéra son corps dénudé,
que l’on avait transformé en quelque chose qu’il ne reconnaissait
pas. Là où auraient dû pendre des bourrelets, de la
graisse lâche et flasque, se trouvaient des muscles proéminents,
et en grand nombre. Dans sa tentative de poser un pied au sol, il se mit
à sourire à l’idée que son corps tout entier donnât
l’impression d’avoir suivi un entraînement intensif et pris de la
consistance — il avait même le teint hâlé.
William fit
trois pas dans la pièce avant de s’en rendre compte : son corps
était plus fort qu’il ne l’eût jamais été dans
ses souvenirs ; sa force était telle que, l’espace d’une seconde,
il se sentit comme un dieu, immortel. L’idée disparut aussi vite
qu’elle fut venue, mais cette pensée était tellement emprunte
de vanité et d’opiniâtreté qu’il voulut se cacher de
honte en y songeant. Si tout le monde était ainsi dans ce nouveau
monde, et qu’ils fussent tous aussi opiniâtres, alors à son
impression, les relations sociales risquaient d’être des plus délicates.
Sur le mur se trouvaient des panneaux de commande ; il s’en approcha avec
curiosité — en les considérant comme un moyen opportun de
se distraire de ses pensées envahissantes. Bien qu’il sût
que la plupart des salles étaient sûrement équipées
de capteurs, il hésitait à les toucher. A trois cents ans
de son époque, il était perdu, même s’il avait acquis
un degré honorable de connaissances nécessaires pour vivre
dans le monde de cette époque.
Le placard caché
dans l’épaisseur du mur ne renfermait rien d’autre que des blouses,
des blouses de patients, qui ne semblait pas différentes de celles
qu’on trouvait des siècles auparavant ; car à son époque,
on montrait du doigt la nudité déplacée — grâce
au Ciel, il revêtit une des blouses et se sentit d’emblée
envahi d’une aisance domestique, malgré le pathétique
de son acte. Après avoir apprivoisé son environnement, il
sentit la faim devenir pressante, mais il ne voyait pas de moyen d’appeler
le service d’étage sans y perdre la liberté, il décida
de poursuivre son exploration. Arrivé devant la porte, il eut un
temps d’hésitation, prit une profonde inspiration encourageante,
ouvrit la porte d’un signe de la main et se plongea à corps perdu
dans un tout nouveau monde.
Le couloir était
très fréquenté, ce qui correspondait à l’image
d’un hôpital du vingt-neuvième siècle, avec tous les
éléments à jamais ordinaires de l’humanité.
Après avoir noté le numéro de sa chambre, il décida
d’avancer, marchant sans direction précise, sachant seulement qu’il
pourrait satisfaire sa curiosité. Sa première constatation
concerna l’allure générale des personnes qui se trouvaient
dans le couloir, ce même couloir ; ils avaient l’air moins vigoureux,
plus malingres, que les gens de la banale réalité. La norme
confondait les individus qui ne s’y conformait pas par leur aspect ; il
s’imagina déjà souffrir des comparaisons entre eux et lui,
dont le physique était trop parfait, trop vigoureux.
“Puis-je vous
aider ?” un de ces individus s’était approché de lui, une
femme habillée en infirmière, fraîche, jeune et jolie
et pourtant elle avait quelque chose qui lui inspirait de la méfiance.
“Je cherchais
la cafétéria...” trouva-t-il comme mensonge.
“Je vous y conduis”,
puis se retrouvant à côté de lui en un éclair,
“vous avez besoin d’aide pour marcher, M. Benson ?
— Comment connaissez-vous mon nom
?” c’était improbable.
“Les fichiers
neuro-actifs, on y entre tous les patients. Et comme j’y ai accès
sans restriction...
— Une androïde, vous êtes
une androïde.” tout s’expliquait.
“Exact”, l’admettre
lui conférait un ton embarrassé, comme si sa condition faisait
d’elle une citoyenne de second ordre. “Vous avez voyagé en mode
subliminal, il n’y avait pas d’androïdes, à votre époque
?
— Si, bien sûr, mais ils
étaient moins... enfin, disons, plus... repérables.
— A mon avis, vous n’êtes
pas au bout de vos surprises : les choses ont bien changé depuis
votre époque, et peut-être plus que vous ne pouvez l’imaginer.
— A ce qu’on m’a dit, oui.” admit-il
tandis qu’ils remontaient le couloir, vers la cafétéria,
leur destination.
A mesure de
leur progression à travers les couloirs, William espérait
que la nourriture n’avait pas changé. Il posa quelques questions.
“Alors, dites-moi
la vérité au sujet des voyageurs subliminaux qu’on réanime
subitement ?
— Il n’y a pas d’autre vérité
que celle qu’on vous a donnée, la Terre est en crise, et on a besoin
de tous les concitoyens compétents dont on dispose. On a besoin
de nouvelles personnes, de nouvelles idées et de nouvelles approches,
de citoyens capables de penser par eux-mêmes, en mesure de réparer
des machines — comme moi.
— Pourquoi, vous êtes en
panne ?” pourtant, elle semblait en parfait état à ses yeux.
“Non, mais c’est
le cas pour des milliers d’autres comme moi, on a pas assez de techniciens
qui soient disponibles, et qui veuillent bien se donner la peine de travailler
sur des androïdes.
— Alors vous voulez dire qu’on
m’a réveillé pour dépanner des androïdes ?” là,
il ne voyait plus où se trouvait la question de vie ou de mort.
“Pas nécessairement,
mais vos connaissances nous laissent penser que vous pourriez nous servir,
vu l’état actuel des choses.
— Vous servir, et comment ?
— Je n’ai pas accès à
de telles informations, mais je peux supposer qu’il y aurait un rapport
entre ce à quoi on vous destine, votre passé militaire et
votre expérience de pilote...
— Et la guerre ?” il était
presque certain que ce sujet venait en premier sur la liste.
“La guerre,
ah oui, c’est vrai — il n’y a pas de quoi s’en faire...” bien qu’étant
une machine, elle esquivait la question avec l’art et la manière
d’un humain.
Puis ils entrèrent
dans la cafétéria, une cafétéria d’hôpital
comme une autre, quelle que soit l’époque — soudain cette odeur-là
! Brusquement, William avait perdu l’appétit, c’était sûrement
psychologique, car il lui fallait manger quelque chose, ou bien mourir
de faim. Après avoir choisi une combinaison de mets qui auraient
tout aussi pu être autre chose, William quitta la file en portant
une assiette au contenu d’aspect comestible. Malgré les apparences
et l’odeur qui s’en dégageait, son assiette avait bon goût,
et en cinq minutes précises, sont estomac fut rempli d’une douce
chaleur, tandis qu’un sentiment de satiété le gagna.
“Vous vous sentez
mieux, à présent ?” l’androïde le surprit par son attention
continuelle.
“Oui”, reconnut-il.
“Oui, bien mieux, même si je ne sais pas ce je viens de manger.
— Des protéines synthétisées,
des produits à base de soja, des vitamines, des minéraux
essentiels de la pulpe et des colorants artificiels.
— Je crois que je vais vomir...”
dit William en fronçant les sourcils.
“Vous vous sentez
mal ?” attention purement mécanique.
“Non, c’est
une plaisanterie.” Il fonça davantage les sourcils.
— Ah, l’humour.” tentative d’expliquer
ce comportement irrationnel.
“Au fait, quel
âge avez-vous ?” il éprouvait le besoin de la mettre mal à
l’aise.
“Mon âge...
Ma fabrication remonte à trois ans, onze mois, quatorze jours, vingt-quatre
heures, six minutes et dix secondes...
— C’est bientôt votre anniversaire,
dans ce cas.
— Un anniversaire ? Les androïdes
ne fêtes pas leurs anniversaires.
— Et pourquoi cela ?
— Nous sommes des machines, créées
pour servir.
— Et l’homme, n’est-il pas une
machine créée pour servir ?
— Je ne comprends pas cette question.
— Un parallèle entre Dieu/homme,
et homme/machine, vous ne les trouvez pas similaires ?
— La comparaison serait pertinente,
s’il est était valable...
— ...et non perçue comme
de mauvais goût.
— Les androïdes ne sont pas
considérés comme des membres à part entière
de cette société...
— ...tout comme les voyageurs subliminaux
?” osa William.
“Vous, vous
êtes quand même humains.
— A ce qui paraît, mais j’ai
tout de même l’impression qu’on n’est là que pour une question
de commodité, tout comme vous.
— Oui.” Elle n’argumenta pas.
“Ce n’est pas
tout, mais il serait temps de me faire visiter un peu plus les lieux, avant
qu’ils m’envoie dans la galère, histoire d’expier mes péchés.
— Oui”, son visage s’illumina.
“Le centre hospitalier représente bien plus que des lits et des
couloirs, on y trouve aussi des lieux de loisirs, dont certains vous plairont
beaucoup, je pense.
— Il y a un bar dans le coin?”
demanda-t-il, sans manière.
“Un endroit
où l’on consomme de l’alcool ?
— Tout à fait.
— Oui, au Cosmic Glass.
— Parfait, dans ce cas vous aviez
peut-être raison : je sens que je vais bien me plaire, finalement.
Je vous suis, mais ne perdons pas de temps : les verres n’attendent pas
!” Ils quittèrent la cafétéria, pressés par
l’appel de la boisson ; après tout, William avait bien besoin de
se rincer la bouche pour faire passer l’arrière-goût de tous
ces aliments artificiels.
L’androïde,
dont William ignorait le nom, en supposant qu’elle en eût un, essaya
de lui faire visiter tout l’hôpital, dont il comprit vite l’immensité.
Sa première idée, qui était alors de trouver le bar
et de prendre de longues gorgées, devint une priorité — il
en fit une priorité — mais l’androïde voulait lui montrer un
dernier quartier.
“Voici l’un
des endroits réservés aux blessés de guerre.” ils
se retrouvèrent soudain à déambuler parmi les lits
dans lesquels reposaient des soldats convalescents.
“La guerre,
elle fait des blessés ?” c’était la première fois
que William l’appréhendait d’un point de vue strictement humain.
“Il y a toujours
eu des blessés dans la guerre entre les humains et les Autres.
— Les autres ?” il ne comprenait
pas.
“Les Autres
de l’espace, les étrangers — les aliens, si vous préférez.
On a fait leur connaissance il y a deux-cent-dix ans déjà,
et ça fait à peu près dix ans qu’on est en guerre
contre eux...
— Ah”, l’image lui vint à
l’esprit. “Je suis ici alors en tant que pilote, pour défendre le
droit humain de voler dans le vide sidéral. Et comment se fait-il
qu’on ne m’ait rien dit jusque là ?” ce n’était pas par hasard
qu’on l’eût réveillé.
“On essaie de
réactualiser les voyageurs subliminaux le plus vite et le mieux
possible.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas
inclure ce programme dans le processus de réhabilitation ?
— C’est ce qu’on faisait, au début,
à l’époque où pour la première fois, les humains
ont fait connaissance avec les Autres, mais on soupçonne que c’est
un voyageur subliminal qui ait déclenché la guerre...
— Je suis...” mais que pouvait-il
dire, il n’était pas étonnant qu’on les — qu’on le haït
tant
“Allons au bar,
à vous voir, on dirait que vous avez besoin d’un verre.
— Exact, et un double ne serait
pas de refus.
Dans le bar,
assis dans un coin, ils attendaient de se faire remarquer par la serveuse
pour qu’elle prît leur commande. On ne les remarqua pas pendant un
moment, puis deux solides gaillards s’approchèrent. A les voir,
on aurait dit des soldats en permission et à la façon dont
ils avaient observé William, ils semblaient avoir quelque chose
à régler.
“Voyageur subliminal
?” demanda l’un d’eux.
“Ouais, et alors
?
— C’est à cause de toi qu’il
y a la guerre, mais on va essayer de régler ça entre nous.”
Les deux homme étaient, à l’évidence, ivres, et ne
se contrôlaient plus.
“Moi, ça
fait au moins trois cents ans que je ne fais rien.” leur jura William.
“C’est bien
là le problème, pendant que toi tu te la coulais douce, nous,
on se faisait mettre les tripes à l’air, dans cette saleté
de galère, tout ça à cause d’un type comme toi
!” le meneur de la bande s’approcha davantage. Ses intentions n’étaient
pas ambiguës.
“Ecoute mon
pote”, William se leva, se préparant à l’attaque. “Je ne
sais pas ce qui se passe ici, mais il y a de grandes chances que je me
batte à vos côté dans pas longtemps.”
— Trop tard, mon gars, maintenant,
c’est l’heure de passer à la caisse...” il se lança sur William,
ce qui lui aurait porté un coup douloureux, si la table n’avait
pas été entre eux.
D’un point puissant,
l’androïde para l’offensive du soldat ivre — ou plutôt de l’ex-soldat,
vu son état après la contre-attaque.
“Gaffe, les
mecs : c’est un androïde de combat !” les autres changèrent
brusquement d’attitude.
“Ramenez-le
en salle de convalescence, il lui faut des soins médicaux, mais
il survivra.” et sur ce, son garde du corps d’androïde se rassit.
Puis surgit
un serveur pour nettoyer les débris de verre, ou de toute autre
matière, prendre les commandes et les prévenir d’un ton austère
que d’autres soldats en convalescence se trouvaient dans le coin, que la
vingt-troisième compagnie était en permission pour rendre
visite à leurs camarades à l’hôpital et qu’ils ne manquaient
pas de le faire savoir — il est des choses qu’on ne change pas.
“Ce genre de
choses arrive-t-il fréquemment ?” demanda William, devant un verre
rempli de ce qui lui paraissait être de la bière.
“Oui, hélas,
les voyageurs subliminaux qui sortent à peine du réhabilitateur
sont facilement repérables : c’est leurs conditions physiques qui
les trahissent.
— C’est vrai que c’est un peu exagéré.”
il plia un bras et s’émerveilla devant tous les muscles que celui-ci
comportaient.
“Mieux vaut
vous montrer prudent, votre entretien est tout de même dans un jour,
et après vous serez tranquille.
— Comment cela ?
— C’est simple, soit vous êtes
avec eux, soit vous être contre eux, ce qui revient à choisir
entre la vie et la mort...” ainsi elle lui révélait les enjeux
sans lui dire pour autant à quoi s’attendre lors de l’entretien.
Malgré
l’incident, il se sentait plutôt à l’aise dans cette ambiance,
l’endroit avait un côté rassurant parce qu’il lui était
étrangement familier, comme tous les bars, d’ailleurs. Un nouveau
groupe de soldats entra dans le bar, ils ne portaient pas d’uniformes mais
on devinait, néanmoins, la discipline à leur façon
de se déplacer.
“Des ennuis
?” il les désigna d’un geste.
“Seulement s’ils
se mettent à plus de quatre pour nous attaquer.
— Et les androïdes aussi se
battent contre les Autres ?” il ne savait toujours pas comment se nommaient
les aliens ennemis, ni à quoi ils ressemblaient.
“Tout le monde
se bat : hommes, femmes, machines, tout le monde se bat, mais avec plus
ou moins d’efficacité.
— C’est à dire ?
“Nos ennemis
semblent capables de prévoir les intentions des androïdes,
presque comme s’ils étaient comme nous.
— De quoi ont-ils l’air, ces ennemis
?
— On ne les a jamais rencontrés
en face, personne ne peut dire à quoi il ressemblent, ni qui ils
sont, ni d’où ils viennent. On sait seulement qu’ils sont installés
dans le secteur Alpha et ses environs, qu’ils nous voient comme une menace.
— Comment cela a-t-il commencé
?
— D’après les archives,
c’est un transporteur qui est entré en premier en contact avec eux,
et c’est de là qu’ont démarré nos relations. Au début,
les choses se sont bien passées, on a envisagé de négocier
avec eux, on a tout organisé en ce sens mais juste avant de commencer
à commercer, tout est tombé à l’eau. On a leur envoyé
un médiateur seul et sans arme et il n’est jamais revenu. Ils nous
ont dit que notre existence même constituait une menace pour eux,
que nous étions dangereux, que des relations avec eux allaient nous
mener tout droit au désastre.
— Et avec raison, vous avez naturellement
répondu sur le même ton.
— Non, les chefs d’états
ont suivi le protocole diplomatique, en acceptant les pertes et en essayant
de reprendre les négociations — d’où l’erreur, peut-être.
— Les aliens ont pris cela pour
un signe de faiblesse, ou d’allégeance.
— Possible. Ils n’ont pas lancé
de communiqué sur les discussions qui ont suivi, si ce n’est qu’ils
nous élimineraient à la première occasion.
— Sympas, les voisins...
— Un voyageur subliminal, tu parles
!” ils furent interrompus une fois de plus, encore par un autre soldat
ivre ; une femme, cette fois.
“Tout à
fait.” William se leva de nouveau, prêt à se défendre,
cette fois-ci, par ses propres moyens, plutôt que de laisser un androïde
le faire à sa place.
“C’est bien
ce que je pensais, gros muscles et petite bronzette”, râla-t-elle.
“On n’aime pas beaucoup les types comme toi, dans le coin ; ici c’est un
hosto, là où les soldats viennent se faire soigner leurs
blessures de guerre — parce qu’ils se sont battus à cause d’un type
comme toi !
— Vous en êtes vraiment si
sûre ?” il essaya de nouveau d’user de raison.
“Tout le monde
le sait...
— Tout le monde comme qui ? Les
hommes politiques ? Les opposants au régime ? Les soldats ? Les
traîtres ?” Il la provoquait, sans savoir pourquoi.
“Au moins, toi
tu as du cran, pour un voyageur subliminal”, une lumière dans son
regard. “C’est à cause de tes rêves virtuels que tu te crois
immortel, hein ? Eh bien, approche un peu pour voir : je vais te
montrer ce que c’est, moi, la réalité !” elle se dressa comme
un ressort, prête à frapper sur tout se qui pouvait passer
à portée de poings.
“Ça suffit,
sergent East !” une autre femme était entrée en scène
; une femme qui, cette fois, semblait avoir de l’autorité. “C’est
peut-être un voyageur subliminal, mais c’est un humain avant tout,
soit on est ensemble pour se battre, soit on se bat entre nous et on crève
chacun dans son coin.
— Mais...
— Il n’y a pas de “mais” ! Soldat,
rompez !
— A vos ordres !” cracha-t-elle,
mais l’affaire n’était apparemment pas classée pour elle
; William devait éviter de croiser son chemin, dorénavant.
“A vous, maintenant”,
c’était au tour de William d’y passer. “Comment pouvez-vous avoir
le culot de venir nous narguer ici — et maintenant, qui plus est ?
— Je ne vois pas ce qui m’empêcherait
de venir.
— Depuis combien de temps
vous êtes sorti ?” demanda-t-elle, comme si sa seule excuse dépendait
de la réponse.
“Depuis aujourd’hui.”
admit-il.
“Il a passé
deux mois en réhab’, on a oublié la section dans laquelle
il était, et son voyage a duré près de trois cents
ans.” intervint l’androïde.
“Trois cents
ans, et c’était ce que vous aviez demandé ?
— Non, j’avais demandé entre
cinq et quinze ans.
— En somme, vous non plus, vous
n’avez pas demandé à être là...
— Non, et j’ai bien envie de repartir
en voyage.” il fit un signe de réprobation de la tête.
— Trop tard, mon cher, vous êtes
dedans, et jusqu’au coup en plus. Mais à part ça, vous faisiez
quoi, avant ? Commerçant ? Coiffeur ? Architecte d’intérieur
?
— Pilote, je crois...” il interrompit
la série d’insultes.
“Pilote, rien
que ça ! Quel type d’engins ? Valays ? Limousines ?
— Appareils de chasse, et toutes
sortes d’engins.” l’androïde guérit soudain de son amnésie.
“Ah”, voilà
qui lui enlevait de l’eau à son moulin. “Mais pourquoi avoir choisi
le voyage subliminal ?”
“Il a eu un
accident, ça l’a traumatisé, il a perdu sa fiancée,
son chat, son appartement a été cambriolé, il avait
l’impression que toute sa vie se barrait en miettes, alors il n’y avait
plus qu’une solution pour oublier...” de nouveau, l’androïde fit preuve
d’une mémoire et d’un style de discours qui lui étaient tout
à fait édifiants.
“Et c’est là
que des grattes-papier se sont gourés et que du coup, vous voilà
avec nous.” elle semblait presque afficher de la compassion.
“Ouais, sûrement,
mes souvenirs sont encore un peu flous”, il regarda l’androïde d’un
air suspicieux.” Mais si j’avais su que ça allait se passer comme
ça, je me serais cassé en vitesse.
— Comme je le dis toujours, on
ne peut pas éternellement fuir ses problèmes, le mieux, c’est
de les affronter en les prenant à bras le corps.
— Ça, c’est parlé
comme un soldat !” William fronça les sourcils. “Pas étonnant
qu’on soit en guerre.
— Ecoute, mon gars”, la femme
lui fit signe de se pousser afin de pouvoir s’asseoir. “On est en guerre,
ce n’est pas parce qu’on aime se faire tirer dessus ni voir mourir nos
amis et nos frères d’armes, mais parce que c’est la guerre, et que
l’explication s’arrête là.
— Mais pourquoi vous battez-vous
?
— On se bat pour garder le droit
d’exister dans l’univers, le droit de nous échapper de ce monde
qui crève à petits feux sous nos pieds.
— La pollution ? Je croyais qu’on
savait la maîtriser.” du moins, on le savait à son époque.
“C’est peut-être
les écolos qui ont perdu les élections, ou alors c’est peut-être
un petit enfoiré d’égoïste qui s’est dit un jour que
la vie était trop injuste et qu’il valait mieux tout lâcher
et se barrer en voyage subliminal.
— Au moins, on est d’accord sur
un point : on n’est pas d’accord.” se risqua-t-il de dire.
“Quoi ! un compromis,
entre un soldat et un voyageur subliminal ?” elle s’en offusqua ; l’idée
même lui paraissait choquante.
“La preuve...
Allez, pour la peine, on va dire que c’est ma tournée.
— Dans ce cas, comme je ne tiens
pas à renouveler l’incident de l’autre mois, je vais vous laisser
nous offrir un pot, à mes hommes et à moi.” elle fit signe
au barman, comme si tout avait été convenu à l’avance.
“J’ai l’impression
de m‘être fait avoir...” bougonna-t-il.
“Pas d’inquiétude,
M. Benson”, l’androïde voulut le rassurer. “Il vous reste quatre-vingt
quatre millions trois cent vingt six mille neuf cent huit crédits.
— Et ça suffit ?” cela aurait
pu ne lui laisser que de quoi se payer un dernier verre.
“Tu m’étonnes
que ça suffit”, remarqua la femme soldat tout en acceptant son verre
à l’œil. “Je ne savais pas qu’il y avait encore des fortunes pareilles
dans le coin.
— Disons qu’après ce soir,
il n’y en aura peut-être plus.” plaisanta-t-il.
— Dans ce cas, je m’en voudrais
de vous faire mentir comme ça”, elle fit signe aux autres de venir.
“Eh, les gars, c’est l’heure de faire exploser la baraque”, elle se mit
à rire devant l’expression du visage de William. “On a deux heures
et demie pour lever le coude...”
Le reste de
la journée se déroula dans une parfaite nébulosité,
car William s’était enivré tout autant que ceux qui l’entouraient.
Un verre dans le nez, et il confondait de la Drambuie avec la dernière
des piquettes en pression. Finalement, ces militaires n’étaient
pas si mal, une fois qu’on les connaissait, et si quelques uns restaient
bloqués sur le fait qu’il fût un voyageur subliminal, tous
les autres s’étaient trop soûlés pour s’en préoccuper.
Quant à la gradée, Campion, elle le traitait comme un de
ses hommes, et il en fut très honoré. En fait, ces soldats
profitaient de ce qui équivalait à une permission d’escale.
Ils étaient de passage dans une caserne près de l’hôpital,
afin de suivre un entraînement mental et physique pour leur prochaine
mission. Il leur restait deux semaine avant de prendre le grand large constellé
et passer six mois à escorter des transporteurs, à livrer
du ravitaillement, à vérifier les stations spatiales automatiques
et, d’une manière plus générale, à jouer aux
gendarmes de l’espace.
Campion promit
de venir faire un tour au bar presque tous les jours au moins une heure
ou deux, et de donner la consigne à ses hommes de le laisser tranquille
— car pour un voyageur subliminal, il n’était pas trop mal. Ils
partirent en ses faisant des promesses, comme celle de se retrouver un
jour, celle de revivre leurs jeunes années, celle d’une autre ivresse
à partager, pourtant, à entendre leurs au revoir, William
se demanda s’il ne s’agissait pas de leurs adieux.
L’androïde
l’escorta jusqu’à sa chambre, puisqu’il avait eu largement le temps
d’oublier où elle se trouvait précisément. Elle le
débarrassa de son simple costume, puis elle le mit littéralement
au lit, en disant quelque chose au sujet d’une sorte de grog pour ne pas
avoir mal aux cheveux le lendemain matin...
~
“L’entretien est prévu pour
onze heures, ils n’aiment pas qu’on les fasse attendre.
— Et moi, à quoi dois-je
m’attendre pour cet entretien, précisément ?
— A rien de plus qu’à une
discussion officieuse, même si elle sera déterminante pour
votre avenir, pour votre place dans la société.
— Mieux vaudrait se montrer
coopérant, alors.” considéra-t-il, magnanime.
“A mon avis,
c’est préférable.” elle ne comptait l’orienter ni dans une
voie ni dans une autre, comme si elle n’avait pas le droit de lui en parler.
Ils se présentèrent
devant la salle d’entretien comme prévu, et attendirent un quart
d’heure à l’extérieur, mieux vaut être trop en avance
qu’en retard. A onze heures cinq, on demanda à William d’entrer,
tandis que l’androïde devait l’attendre et prévenir quiconque
d’assister à l’entretien.
“Voici M. Benson”,
William fut installé face à une rangée de personnes,
deux femmes, trois hommes, des militaires de tous poils, à en juger
les apparences. “Je vois que vous étiez pilote dans l’armée
avant d’entreprendre votre voyage subliminal.” dit l’homme devant William,
comme un arrière-goût dans la bouche.
“C’est exact.”
répondit-il d’après ses souvenirs.
“Vous savez
qu’on manque de pilotes expérimentés, que des postes sont
vacants, qu’il y a plus d’engins de combat et de transport que de personnes
pour les piloter ?
— J’en ai entendu parler.
— Et votre avis à ce sujet
?
— Cette guerre est stupide.” ce
n’était peut-être pas la meilleure chose à dire, mais
après tout, il n’y a rien de plus stupide qu’une guerre.
“Quoi qu’il
en soit, on ne peut pas l’ignorer”, une des femmes prit la parole, et William
eut un choc en découvrant que Campion était cette femme.
“On est en guerre, que ça vous plaise ou non. On gagne, et on garde
ce qu’on a ; on perd, et — et il n’y aura pas de session de rattrapage.
Et maintenant, vous trouvez ça toujours aussi stupide, de vouloir
se battre pour ce qu’on a ?
— Non.” comment dire le contraire
à cela.
“Alors, il faut
poursuivre nos efforts, et en tirer le meilleur parti — vous ne croyez
pas ?” l’homme reprit la parole.
“Si, je crois.”
de nouveau, William ne pouvait que consentir.
“Dans ce cas,
contrairement à de nombreux cas rencontrés récemment,
le vôtre semble des plus probants. Bon nombre de voyageurs subliminaux
ne présentent aucun talents exploitables, mais vous, vous avez des
qualités qu’on pourrait mettre à profit. Maintenant, la seule
question étant : êtes-vous décider à collaborer
avec nous ?
—Tout dépend de ce que vous
avez en tête.” il devait faire preuve d’honnêteté, car
il n’avait pas prévu de se faire tuer sur son agenda, collaboration
ou non.
“On ferait bon
usage de quelqu’un avec vos compétences, bien sûr, il faudra
qu’on vous entraîne, mais avec une ou deux missions au compteur,
on pourra vous offrir un bon poste parmi nous.
— Alors si je m’entraîne,
que j’accomplisse un certain nombre de missions et que je fasse mes preuves,
vous me donnerez un job pépère, c’est ça ?
— Pas tout à fait, l’entraînement
des recrues n’est pas des plus légers, sans un bon entraînement
à la base, elles seront toujours à la traîne
— C’est bon, rien à redire
là dessus, mais d’après vous, ce serait l’affaire de combien
de temps, au juste ?
— Il faut compter deux bons mois
d’entraînement, intensif et normal, quelques vols de rodages histoire
de s’assurer que vous avez bien absorbé toutes les informations,
puis on vous envoie sur le front, le vrai. On peut d’ores et déjà
vous dire que vous servirez au moins deux années pour chaque mission,
entrecoupée évidemment de permissions, et de congés,
et qu’on vous affectera un compagnon, si vous en exprimer le besoin.
— Un compagnon ?” c’était
la première fois que William entendait parler de ce genre de pratiques.
“En égard
à votre, disons, expérience, on peut vous affecter un compagnon
androïde, avec qui vous pourrez entretenir des relations comme bons
vous semblera...” ce qui laissait entendre que personne d’autres ne s’intéresserait
à lui.
“Des relations...”
les mœurs humaines s’étaient-elles tournées vers la machinophilie
?
“Si vous vous
distinguez,
on pourra vous affecter un compagnon humain”, signe extérieur de
valeur et de reconnaissance attribué aux compétents.
“C’est très
gentil, mais je préférerais choisir tout seul mes — hum,
compagnons.
— Comme vous voudrez, alors, avez-vous
déjà pris votre décision ?
— Comme si j’avais le choix”, William
les regarda un à un. “C’est vous qui donnez le la, à moi
de chanter juste, du moment qu’on ne me demande pas le Chant du cygne.
— Les bons officiers se font plutôt
rares, rassurez-vous : nous n’avons pas l’intention d’en perdre ne serait-ce
qu’un seul, même s’il s’agit d’un voyageur subliminal.” William se
retrouvait soudain projeté au rang d’officier, à quoi cela
rimait-il ?
“Je suis ravi
de l’entendre, mais si j’ai bien compris, vous me proposer un grade d’officier,
non ?” William ne put s’en empêcher.
“C’est exact.
Votre profile indique que vous feriez un excellent officier, le major Moore
nous certifie que vous en avez toutes les qualités requises.” précisa
Campion.
“Peu de voyageurs
subliminaux pourraient prétendre passer deux heures dans un bar
rempli d’une garnison de soldats et vivre assez longtemps pour en parler.”
lui reconnut-elle, en omettant de préciser que cette aventure lui
avait coûté une cargaison d’alcool.
“Je commence
quand ?” William accepta l’idée de ne plus pouvoir reculer.
“Immédiatement,
présentez-vous à l’entraînement de base en tant que
nouvelle recrue, mais vu votre statut, l’androïde qu’on vous a déjà
affectée restera avec vous — elle sera votre garde, votre compagne
et votre source d’informations pour le moment.
— Elle ne serait pas là
plutôt pour empêcher qu’on retrouve un certain voyageur subliminal
mort égorgé dans son lit ?
— Affirmatif, mais avec le temps,
ils finiront bien par vous accepter, d’une manière ou d’une autre.
Comme vous avez dû le remarquer, j’avoue que certains éprouvent
une haine viscérale envers ceux de votre genre.” à son ton,
c’était aussi son cas.
“Surtout les
militaires.” William acquiesça, à sa grande surprise, l’officier
en face de lui, lui répondit par un hochement de la tête similaire,
puis sourit.
“Avant d’aller
plus loin, il faudrait que vous passiez quelques tests simples pour évaluer
votre profile psychologique, intellectuel, émotionnel, moral et
biologique. Ces tests sont des plus élémentaires, une affaire
de deux heures et demie, pas plus, mais ils permettront de confirmer les
informations que nous détenons déjà sur vous, et ils
prouveront que vous n’avez pas perdu la main.
— Reçu, mais qu’on en finisse,
je déteste ce genre de tests ; plus vite on commence, plus vite
on termine.
— Monsieur, suivez le caporal Wilts,
il vous conduira jusqu’à la salle d’examen.”
William suivit
un officier en treillis, le premier qu’il voyait en dehors de la salle
d’entretien, ce qui montrait combien les militaires aimaient toujours à
parader dans leur uniforme — comme s’ils n’étaient rien sans lui.
Les tests étaient simples, comme on le lui avait prédit,
et ne lui demandaient rien de trop stressant, rien si ce n’était
une preuve concrète de ce que ses états de service disaient
déjà de lui.
“Excellent,
soldat Benson”, son statut était passé du civil au militaire,
William avait gravi le premier échelon des grades militaires. “Suivez
le caporal Wilts, et il vous montrera vos nouveaux quartiers, baraquement
2112, et bonne chance.”
On lui tendit
la main, qu’il regarda avant de la serrer, il sentit grandir en lui un
regard respectueux envers l’armée, un regard dont il n’avait
plus soupçonné l’existence. Puis il suivit le caporal Wilts
le long des grands couloirs effilés, dans un mutisme réciproque
; Wilts ne l’aimait pas beaucoup — et William éprouvait un sentiment
glacial de déjà-vu, une mise en garde à l’attention
d’un ancien voyageur subliminal...