What!
ROMAN
traduit de l'anglais
 par Didier Gallé


La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit - photographie, photocopie, microfilm, bande magnétique, disque ou autre -  est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivant du Code pénal. Seuls sont tolérés les cas de brèves citations dans le cadre d'articles de critique, ou de presse.
La vente, le prêt, l'échange et tout autre moyen de transaction sont interdits sans le consentement préalable de l'éditeur ou de l'auteur.
Tous les personnages du présent ouvrage sont purement fictifs et toute ressemblance avec des personnes ou des faits existant ou ayant existé serait fortuite.

© 2000,  K. J. Jekyll. Tous droits réservés.
© 2000,  Didier Gallé, pour la traduction française

Titre original : "What!",  K. J. Jekyll
Christchurch, Nouvelle-Zélande



L’existence m’a toujours intrigué dans son abord :
quelle est sa signification,
le but de notre chemin,
quelle est notre justification,
pourquoi ici la vie et là, la mort,
et jusqu’à ce jour,
L’ignorance m’accable encore...

PROLOGUE

Ce fut en l’an 2710 qu’on vota le référendum limitant la durée des voyages subliminaux en hibernation à un maximum de cinquante années consécutives. Quelque temps plus tard, il en découla une loi autorisant tout participant, s’il le désirait, à reprendre son tourisme virtuel au bout de cinq années passées dans le monde réel ; après avoir, bien entendu, dûment réglé ses cotisations sociales, s’il en avait encore les moyens...
    La mesure ne leva aucun tôlé, car le sommeil dans lequel la plupart des voyageurs subliminaux étaient plongés laissait peu de place à la protestation. Toutefois, leur réveil allait être brutal —  aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. D’après les registres, il était question de plusieurs centaines de millions de gens en sommeil dans le monde. Mais en réalité, ce chiffre était largement dépassé. Au cours des années qui suivirent l’an 2300, soit deux cents ans après la concrétisation des voyages subliminaux, l’idée de vivre éternellement dans un monde onirique, à l’aide de tout ce que pouvaient offrir réalité virtuelle et simulations, avait révolutionné le monde. Sony, Philips, Mitsubishi, Daewoo, Microsoft et quantité de grands enfants de la finance lancèrent le concept du voyage subliminal, et le négocièrent à un prix d’or. A mesure que des complexes poussèrent ici et là comme des champignons, on vit, progressivement, les rues se déserter.
    Loisir de riches à l’origine, le voyage subliminal conduisit ceux qui en entreprenaient un à essuyer le mépris général ; c’était là surtout une question de principe. Ces personnes finirent par former une race à part, à l’instar de ceux qui avaient possédé avant tout le monde une montre numérique, une téléphone portable, un communicateur informatique, un androïde, ou une maison robotisée. Oui, la technologie peut se montrer des plus effroyables...
    Avec l’hibernation des couches cultivées de la population mondiale, ce fut la marche du progrès qui se mit à ralentir. Autre conséquence déplorable, la rareté des candidats au travail ; pourquoi vouloir gagner un salaire gangrené par des impôts abondants alors que la promesse de voir s’exaucer tous ses vœux se trouvait à portée de sommeil ? Afin de s’offrir leurs rêves,  nombreux furent ceux qui vendirent leurs biens, et placèrent leur argent dans des épargnes à intérêts hautement capitalisés dans l’espoir que le montant et les intérêts eussent suffi à  rembourser leurs créances. Certains, ceux qui ne disposaient pas de l’argent nécessaire, vendirent tous leurs biens, d’autres allèrent jusqu’à vendre leur corps — et certains autres, même jusqu’à leur âme...
    Et la vie poursuivit son cours, dans un monde en tout point différent, tandis que les grandes sociétés s’enrichirent à ne plus savoir que faire de leur argent. Cependant, leurs actes dans la réalité demeuraient contestables, certains les accusèrent de génocide, du génocide de l’humanité, puisque l’avenir de l’homme s’en trouvait placé dans l’incertitude. Les débats sur la question éclatèrent comme des guerres ; fort heureusement, ces guerres se menaient dans des tribunaux, avec pour seules victimes les grandes sociétés et le porte-feuille de quelques avocats.
    Et la vie continua, avec le genre humain cramponné à son avancée et jouant des coudes pour aller de découvertes en découvertes. Il restait quand même assez de gens intelligents et dynamiques sur terre, mais Dieu seul savait jusqu’où aurait vraiment pu encore aller l’humanité, sans les voyages subliminaux. Si on avait effectivement trouver le moyen de voyager dans l’espace et de coloniser les planètes, chercher des volontaires n’en demeurait pas moins une tâche difficile. Sur le nombre incalculable de pionniers ayant risqué et perdu leur vie, on en aurait sauvé beaucoup — si on avait mis en œuvre tous les moyens appropriés pour réaliser de tels projets.
    L’écart entre les pays riches et les pays précaires se creusa davantage ; une ambiance laxiste et pestilentielle ravagea la planète, comme si les sept fléaux apocalyptiques s’étaient déchaînés de concert. On exploita les ressources mondiales jusqu’à l’extrême, et même au-delà. Une version mutante du virus Ebola balaya l’Afrique, la Chine, les pays précaires et menaça de poursuivre sa course à la surface de la Terre si rien n’était fait. Dans l’affolement général, les gouvernements de la planète s’allièrent et se mirent à vaciller de promulgations en abrogations juridiques. Parmi leur premières lois il adoptèrent celle concernant le voyage subliminal : le monde avait besoin de certains des grands cerveaux qui y sommeillaient paisiblement, le monde vivait le paroxysme de son agonie.
    L’urgence se fit ressentir dans tous les domaines de la recherche, il fallait des techniciens expérimentés pour travailler sur la station spatiale Alpha Deux, dans les cités sur la lune, Mars, Vénus, Uranus et même au-delà. Une fois de plus, c’était toujours cette vieille rengaine de conflit qui se répétait : tandis que les gouvernements ne pouvaient plus supporter de se voir manipulés par les grandes sociétés, les sociétés, quant à elles, ne pouvaient plus souffrir les règles de la bureaucratie. Cela faisaient trop longtemps que les entreprises commercialisant les voyages subliminaux décidaient de la pluie et du beau temps, soulevant ainsi des montagnes de crédits — quant au prix à payer, il était élevé. Dans l’ombre, des troubles, des protestations et de l’espionnage s’engageaient sans cesse ; dans l’ombre, une guerre sans merci faisait rage. Puis vint la guerre, la vraie, celle qui, bien que n’étant que le souffle léger de la Faucheuse comparée à l’instauration du voyage subliminal, ne s’empêcha tout de même pas de figurer parmi les principales causes de mortalité des années suivantes. Cette guerre fut déclenchée à la suite d’une rencontre spatiale malheureuse, mais si les détails précis demeuraient obscurs, il en était autrement des voyous incriminés, et du caractère de l’ennemi. Avec la loi martiale décrétée sur tout le globe, on mit au jour la précarité existentielle de l’homme, celui-ci ne pouvait plus continuer sur cette voie ainsi tracée  — du changement s’imposait, et vite !


CHAPITRE PREMIER

A quand le début de la vie, et hélas :
à quand la fin ?

L’an 2837, mars et son cinquième jour, le matin à neuf heures trente, son monde s’écroula. Il venait de courir, de se faire masser comme à l’accoutumée, et de trouver plaisir auprès de ses jeunes servantes une fois les lumières éteintes. Soudain le froid, ce froid horrible, tous les nerfs de son corps se mirent à hurler, tout en le faisant lui-même verbalement. Il en vint à ignorer toute notion de durée ; selon lui, une éternité, même si c’était peu probable.
    “M. Benson.” il entendit une voix parler autour de lui.
    “Seigneur ?” s’était-il éteint pour rejoindre le paradis, à moins que ce fût l’enfer ?
     “Non”, quelqu’un gloussa devant la méprise. “Je suis le docteur Strauss, vous venez de sortir de votre état d’hibernation subliminale, il y aura bien des effets secondaires, mais ça va passer, vous verrez.” rassura la voix.
    “Le voyage subliminal”, se rappelait-il après réflexion. “Pourquoi m’a-t-on réanimé, mes crédits sont épuisés ?” combien de temps son absence avait-elle duré, cinq, dix, quinze ans...
    “Non, vos crédits ne sont pas épuisés, c’est la loi, voilà tout ; les voyages subliminaux ne sont pas autorisés au-delà d’une période de cinquante ans consécutifs.
— Cinquante ans !” il prit une inspiration tandis que son corps se réchauffait, “Mon absence a-t-elle vraiment duré tout ce temps-là ?
— Je crains même qu’elle ait duré encore un tout petit peu plus longtemps, on a un peu négligé la section dans laquelle vous étiez, votre sommeil, enfin, votre voyage s’est étalé sur près de trois cents ans.
— Trois cents ans !” le choc finit de réveiller complètement l’esprit du voyageur, les yeux s’ouvrant brusquement, et lui se dressant subitement en position assise.
    “Du calme, ou votre organisme risque l’infarctus.” le mit en garde le médecin, tout en lui portant assistance.
    “Mais trois cents ans, vous vous rendez compte, vous ? Moi j’avais demandé cinq, dix, voire quinze ans tout au plus, mais qu’est-ce que je fais ici, moi ; et mes amis, et ma famille : ils ne sont plus de ce monde...” joyeux anniversaire ! Après tout, il fêtait ses trois cent trente-trois printemps.
    “A l’évidence, il y en a qui se sont plantés mais à mon avis, ne vous attendez pas à recevoir des excuses : ça fait deux cent cinquante ans que les responsables sont morts à présent — sauf s’ils sont en voyage subliminal, eux aussi.
— Et qu’est-ce que je fais maintenant ?” il avait besoin d’une directive, n’importe quoi aurait fait l’affaire — même un nom... le sien, par exemple...
    “Je constate d’après votre dossier que vous étiez dans l’armée. Vous étiez —  vous êtes pilote, un pilote qualifié et respecté, qui plus est.
— Oui, tout à fait, mais comme vous devez le comprendre, ça fait quelques années de ça.
— Mais compte tenu de ce que je lis ici, vous devez avoir l’impression que tout cela, c’était hier, non ?
— On dirait, oui.” admit-il avec hésitation. Cependant, la relaxation, les jeunes servantes, les filles nubiles, tous ces plaisirs à profusion avaient jeté un voile sur sa vie.
    “On a besoin de gens avec vos qualités. Le travail des Automations est plutôt médiocre,  mais rien ne peut se substituer à la compétence des humains, hélas, ils se font rares de nos jours.
— Les Automations, qu’est-ce que c’est ?
— Une intelligence artificielle qui sert à contrôler des unités plus imposantes, des appartements, des usines, des véhicules, qu’ils soient terriens, aériens ou marins.
— Alors, quel est le problème de ces automations ?
— On a eu quelques difficultés récemment, les usines ont cessé de produire, des gens ont été tués dans leurs maisons — par leurs maisons, et aux dernières nouvelles, six transporteurs se sont écrasés ce mois-ci. Ces prétendus experts se sont penchés sur le cas, mais ils ne sont pas franchement optimistes dans leurs pronostiques. Au mieux, il suffirait qu’on se passe d’eux jusqu’à ce qu’on corrige le problème — s’il est corrigible, et puis, on se demande bien comment on pourrait s’en passer...
— Et quelle est la thèse officielle ? Du sabotage ?
— C’est possible, même les grands penseurs qui nous gouvernen restent perplexes à ce sujet, comme d’habitude, par contre, tout ce qu’ils peuvent dire avec certitude, c’est qu’on est dans de beaux draps.
— Et c’est pour ça qu’on réanime tous ceux qui savent piloter ?” ce raisonnement ne tenait pas debout.
    “Pas du tout, on réanime tout le monde, la guerre empire de jour en jour, et le monde est en train de s’effondrer, si on ne se sort pas très vite de ce pétrin, eh  bien, disons qu’il ne restera plus que les voyages subliminaux sur Terre.
— A ce point-là ?” le voyageur n’aimait pas la tournure qu’avaient prise les choses ; quant à la guerre — il n’était pas encore d’humeur à en entendre parler.
    “Et encore, c’est peut-être pire que vous ne l’imaginez... Mais pour en revenir à nos moutons, vous allez devoir passer au réhabilitateur une semaine à peu près, une fois vos capacités physiques et mentales recouvrées, vous serez plus à même de juger ce qu’on attend de vous.
— Le réhabilitateur ?
— C’est une machine qui sert à réaccoutumer les voyageurs subliminaux. En associant des drogues stimulant les muscles et la machine, on arrive à accélérer le processus de rétablissement physique ; avec de l’électrohypnothérapie, on aide à accélérer l’apprentissage intellectuel — et le plus beau, dans l‘histoire, c’est que vous ne sentirez rien.
— Un peu comme pour un voyage subliminal.
— Possible, mais personnellement, je n’ai jamais essayé.
— Ah non ? Et pourquoi ?
— Parce que je ne sais que trop à quoi ressemblent des réveils d’expériences subliminales ratées.
— Des expériences ratées ?” à ces mots, un frisson le parcourut tout entier.
    “Les chances de sortir indemne d’un voyage subliminal sont faibles. En général, les gens développent des troubles, qu’ils soient mentaux ou physiques.
— Ça ne serait pas à cause du processus de réhabilitation, des fois ?” voilà que le voyageur se prenait pour un médecin, avec de légères lacunes de trois cents ans.
    “Non, ils y ont déjà pensé il y a des années de ça, sans la réhabilitation, le taux d’échecs est vertigineux. Mais pour en revenir à vous, vous avez l’air en forme, et puis, j’ai un autre réveil qui m’attend, je vous envoie une infirmière pour vous conduire en réhab’, et on se revoit dans une semaine, d’accord ?
— Vous ne pourriez pas me dire comment je m’appelle, par hasard ?” demanda-t-il, embarrassé de devoir poser la question, mais il lui fallait savoir.
    “Comment vous vous appelez”, le médecin semblait surprise et inquiète. “Il arrive que certains voyageurs en oublient leurs propres noms  ; en général, ça cache un trauma...
— S’il vous plaît...” en espérant qu’il n’allait pas avoir à la supplier.
    “William Benson, mais il se peut que je me trompe, nos registres se sont, disons, quelque peu mélangés...” le médecin vint à sortir un exemplaire du bilan de l’état de William à son réveil.
    “J’entends bien. Sinon, merci de m’avoir fait l’amitié de m’écouter.” l’opinion qu’avait William de la jeune doctoresse avait changé du tout au tout, ce qui confortait l’idée qu’il était dangereux de juger sur les apparences. Ensuite, il se retrouva livré à lui-même, installé dans un siège chauffant pour l’aider à décontracter les muscles et les articulations de son corps, avec la vulnérabilité d’un nouveau-né.
    “M. Benson !” une voix sortit de nulle part.
    “Veuillez m’excuser, je crois que je me suis assoupi.” s’excusa William.
    “C’est souvent le cas avec les voyageurs subliminaux,” une femme assez éclatante apparut. “Vous autres, vous ne vous rendez pas compte à quel point mon travail serait plus facile, si je n’avais pas à materner des gens comme vous.” ce qui exprimait ses sentiments négatifs envers ce que représentait William, on l’avait pourtant déjà prévenu d’une telle réaction dès la première fois où il s’était renseigné sur les voyages subliminaux.
    “Je croyais qu’un peu de repos allait — me changer les idées.” dit-il pour sa défense.
    “Vous vous êtes déjà reposé plus longtemps que prévu, à ce qui me semble ”, elle se mit à sourire à la lecture de son dossier. “Ça va vous faire tout drôle dehors, il y a eu du changement depuis deux ou trois siècles.
— Je m’en doute bien.” dit-il avec l’illusion d’y parvenir.
    “Ce que vous allez constater comme grands changements, c’est d’abord la façon de s’habiller, ça semble une évidence, et aussi quelques mœurs différentes...” elle se mit à sourire comme si elle lui réservait une surprise qu’elle ne voulait pas trahir.
    On aida William à s’installer dans ce qui aurait pu être une chaise roulante, mais là, à son aspect, on aurait pu dire qu’il s’agissait d’une navette spatiale. L’uniforme de l’infirmière était étrange, presque comme s’il pouvait y voir à travers ; impossible, c’était ses yeux qui devaient lui jouer des tours. Une fois sorti dans le couloir, il était à première vue évident que le monde eût changé. Les détails de la vie usuelle, les gens, tous étaient à la fois identiques et différents, William dut regarder à deux reprises pour s’assurer qu’il était bien dans le monde des vivants et non plus en voyage subliminal. Les vêtements, le style des coiffures, les bijoux étaient les mêmes mais ils avaient évolués, après trois cents ans environ, d’une manière qui lui échappait — mais voilà bien le paradoxe de la situation, car il savait qu’il lui faudrait du temps pour s’y habituer.
    D’autres patients se trouvaient dans des véhicules comme le sien, tandis que l’ensemble du personnel médical portait ce curieux uniforme qui semblait transparent tout en ne l’étant pas. D’ailleurs, d’autres personnes que William avait du mal à identifier soit comme patients, soit comme employés ou bien comme visiteurs, auraient tout aussi bien pu ne rien porter sur le dos, tant leurs habits s’inscrivaient dans le transparent et le réduit. Une majorité portait une sorte de casque, qui était une sorte de croisement entre le filtre solaire et le récepteur audio.
    Le trajet entre la chambre où il s’était réveillé jusqu’au lieu de sa future réhabilitation ne fut pas long, ce qui ne lui déplut guère ; là était l’étrangeté de cette expérience. Dans cette salle se trouvait un nombre donné de machines, dont certaines étaient déjà occupées, et d’autres en cours de préparation. On le plaça près de l’une d’elles et d’un autre voyageur subliminal brusquement réveillé.
    “Ça fait longtemps que vous êtes revenu ?” demanda un homme d’âge mûr à l’embonpoint  assuré.
    “J’en sors à peine.” William essayait de situer son réveil dans le temps.
    “Dépêchez-vous”, dit-il sur le ton de la plaisanterie, “j’ai entendu dire qu’ils mettaient la pression dans les tribunaux, les avocats sont de nouveau sur le pied de guerre. Je suppose que j’ai eu de la chance, ça fait une semaine que je suis sorti de mon voyage subliminal, j’ai eu un peu le temps de m’habituer à cette époque.
— Vos impressions ?” demanda William, intéressé par un avis objectif.
    “C’est une époque comme une autre, je trouve. Ils ont des mœurs étranges, en particulier avec leurs vêtements, leur façon de se saluer, et le truc qu’ils portent à l’annulaire. Remarquez, à la dernière époque que j’ai connue, en 2788, la mode c’était de ne pas montrer sa peau, très bizarre...
— Vous êtes de quand ?
— On était en 2700, quand je suis parti en voyage subliminal.
— Vous êtes un petit jeunot, alors ?” William eut un sourire.
    “J’ai tout de même plus deux cents ans, jeune homme.” rétorqua l’homme, avec indignation.
    “Veuillez m’excuser.” William ne voulait pas révéler l’âge qu’il supposait avoir, ou du moins, il ne voulait pas qu’on le prît pour un vieux sénile
    “Votre cabine est prête, M. Wit.” quelqu’un, une technicienne, une infirmière ou un  médecin, lui fit signe.
    “A plus tard, même si vous ne me reconnaîtrez probablement pas.” l’homme d’âge mûr ricanait d’une manière qui donnait à penser que quelque chose, miracle ou malédiction, allait se produire.
William se sentit perdu, perdu de ne pas comprendre pourquoi il ne reconnaîtrait pas cet homme, et ce rajeunissement, avait-il des effets secondaires ? Avant de pouvoir répondre à ses interrogations, on installa un autre patient à côté de lui ; cette fois, il s’agissait de quelqu’un qu’on venait de relâcher.
    “Vous avez l’air un peu désorienté”, elle s’assit près de lui, en attendant une infirmière. ”Après votre ré-instruction, les choses reprennent une dimension bien plus sensée, enfin pour moi, je sais que c’est le cas.
— Quel effet cela-fait-il ?” demanda-t-il en remarquant que cette superbe créature à côté de lui ne devait pas être ce que l’expérience donnait de pire.
    “On se croirait en voyage subliminal, il n’y a que le résultat qui change”, elle laissa glisser une main sur son corps visiblement ferme. “Je ne m’attendais pas à cela, c’est formidable.
— Comment cela ?” Il ne pouvait pas s’empêcher de la caresser du regard.
    “Allez-y, touchez”, elle lui prit la main et la plaça sur sa poitrine. “Aucun soutien, et plus tonique que jamais, comme si j’avais retrouvé mon adolescence.
— C’est ce que je vois.” William devait admettre qu’au toucher, elle semblait bien se porter.
    “Allons, Grace”, les interrompit-on, “Cela ne fait que deux heures que M. Benson est revenu de voyage subliminal, il ne faudrait pas lui donner trop d’émotions.
    “Oh, je suis navrée.” dit-elle en lui lâchant la main, qui retomba sur ses genoux pliés ; mais c’était lui le plus navré. Puis, comme pour se rattraper de son attitude, elle lui passa discrètement une carte. “Voilà ma prochaine adresse, à ce qu’on m’a dit, passez me voir si vous voulez, on sera comme seuls au monde dehors, on pourrait s’entraider, si jamais il nous manquait quelque chose ?
— Volontiers.” mais William trouvait que rien ne manquait chez elle, au contraire, tout était bien là, à sa place...

~
Obscurité, froid et solitude, et pourtant réalité. Cette fois, William savait ce qui se passait, pourquoi et comment il se réveillait, après tout, on venait de l’instruire pour cela. Sachant que tel était son devoir, il attendit qu’on vînt lui prêter assistance, et à mesure de son attente, une vague de chaleur déferla sur son corps en entier ; c’était l’heure de se lever.
    “M. Benson.” une main lui donna une légère secousse, pour essayer d’attirer son attention.
    “Oui ?”  La sensation était comparable à un réveil après un long sommeil réparateur.
    “Le traitement est terminé, vous pouvez essayer de vous lever, si vous le souhaiter.
— Me lever, oui, il est temps de me lever et d’aller travailler...” il se suréleva de la cabine de réhab’ sans trop de difficultés, pour être finalement accueilli par un étourdissement de nausées.
    “Il ne réagit pas très bien au traitement.” remarqua quelqu’un.
    “Je ne sais pas d’où ça vient, regardez-moi ces muscles...” William sentit une main chaude parcourir son corps encore nu.
    “Voyez si vous ne pouvez pas avoir de réactions.” ces mots véhiculaient un ton de mauvaise augure.
La main chaude partit de l’épaule et changea de direction — pour descendre, encore et encore jusqu’à toucher ses genoux pliés, comme on flatte le flanc d’un bovin...
    “Il est fonctionnel”, la main cessa ses mouvements lorsque William se mit à réagir. “Au moins, on sait que certaines parties vont bien.
— Tant mieux, on a besoin de sang neuf pour le patrimoine génétique, je pense que sa  contribution sera la bienvenue.
— Il est déjà passé en entretien ?
— Non, ça ne fait pas longtemps qu’il est réveillé : on a dû le récupérer dans les derniers — le pauvre bougre, il ne sait pas ce qu’il lui arrive, ni même ce qu’il fait ici.
— Il le découvrira bien assez tôt.
— Exact, et c’est à parier qu’il fera comme les autres : il pleurera pour qu’on le réexpédie en voyage subliminal...” on quitta la pièce, laissant William assis au bord du lit, la vue troublée, comme s’il était complètement ivre.
~
William se retrouva étalé par terre, il avait dû tomber, il était toujours en aussi mauvais état.
“... quant à savoir si... et merde : il est tombé du lit, vite, appelez-moi les blouses bleues en urgence, magnez-vous, il est en pleine régression !”
~
“M. Benson, comment vous sentez-vous ?
— Très bien, merci.” et c’était vrai, il fallait bien reconnaître que le monde de cette époque-là ils avaient quand même des médicaments miraculeux...
    “On a couru à la catastrophe avec vous, on a failli vous perdre, mais vous êtes hors de danger maintenant. On a oublié de nous prévenir que votre voyage subliminal avait duré aussi longtemps, dans pareils cas, il ne faut pas risqué la réhabilitation avant deux bonnes semaines au moins. Je trouve cet incident regrettable, et il y aura une enquête, croyez-moi, et on vous dédommagera, soyez en assuré. Tout cela, c’est à cause de ces satanées pressions judiciaires — ils ne comprendront jamais rien à rien, ces vautours de bureaucrates.” on porta quelque chose à ses lèvres, que William but à pleine gorgée.
    “Depuis combien de temps suis-je réveillé ?” William se demandait combien de temps son traitement avait pu durer.
    “Deux mois, ce qui démontre parfaitement à quel point votre état était sérieux, mais je vous l’ai dit : vous irez mieux maintenant. Il y a une femme plutôt jolie du nom de Jane qui est venue vous rendre quelques visites, elle a dit que vous aviez une carte avec ses coordonnées. Elle a même ajouté que vous devriez l’appeler un de ces jours
— Sûrement la femme que j’ai rencontrée en salle de réhabilitation, on n’a fait qu’échanger quelques mots...
— Ça va peut-être vous surprendre, mais les voyageurs subliminaux se trouvent toujours des affinités entre eux, c’est un phénomène qu’on n’arrive pas à expliquer. Et visiblement, il est d’autant plus fort après une réhab’.
— Ceci expliquant cela.” consentit William en ouvrant les yeux pour la première fois, pour ne découvrir qu’une lumière aveuglante.
    “Attendez, je réduis l’intensité.
— Merci.” sa vue se précisa lorsque les larmes cessèrent de se former.
    “Encore deux jours et c’est l’entretien, mieux vaut vous y préparez dès maintenant.
— L’entretien, ah oui, c’est vrai...” ses connaissances fraîchement implantées venaient à son aide.
    L’entretien constituait une étape essentielle dans la réinsertion de quiconque ayant participé à un voyage subliminal ; une équipe de spécialistes triés sur le volet se réunissait pour se prononcer sur l’état et la valeur de chaque citoyen nouvellement réveiller. Chacun était jugé d’après son historique personnel et ceux qui conduisaient l’entretien décidaient toujours des attributs du candidat, ainsi que de son devenir. Cet entretien permettait de juger le voyageur sur les nombreux aspects de son caractère, de son intelligence et de ses qualités physiques. L’entretien réussi, le nouveau citoyen se voyait assurer d’une vie confortable, d’une carrière professionnelle. Faire mauvaise impression, avec une attitude négative, et c’était l’échec — et un passeport pour servir sous les drapeaux en tant que chair à canon, tout simplement. Ses nouvelles connaissances ne lui présageaient rien de bon, et lui soufflaient que les voyageurs subliminaux ne jouissaient pas des mêmes droits que les autres citoyens, qu’ils avaient à faire leurs preuves, qu’ils avaient une dette de plus envers la société, et cette dette de plus, ils allaient bon gré mal gré l’honorer.
    “Reposez-vous un instant, histoire de prendre vos repères, et ceci fait, vous pourrez vous lever  et visiter un peu le coin — ce monde, c’est le vôtre à présent, mieux vaut essayer de s’y habituer tout de suite avant de devoir l’affronter de plein fouet.” sur ce, le médecin s’éclipsa.
    Pendant un moment, William resta allongé à contempler le plafond, laissant le monde venir doucement s’imprégner, puis lorsqu’il s’en sentit la force, il s’assit et envisagea de bouger selon les conseils du médecin. Assis au bord du lit, il considéra son corps dénudé, que l’on avait transformé en quelque chose qu’il ne reconnaissait pas. Là où auraient dû pendre des bourrelets, de la graisse lâche et flasque, se trouvaient des muscles proéminents, et en grand nombre. Dans sa tentative de poser un pied au sol, il se mit à sourire à l’idée que son corps tout entier donnât l’impression d’avoir suivi un entraînement intensif et pris de la consistance — il avait même le teint hâlé.
    William fit trois pas dans la pièce avant de s’en rendre compte : son corps était plus fort qu’il ne l’eût jamais été dans ses souvenirs ; sa force était telle que, l’espace d’une seconde, il se sentit comme un dieu, immortel. L’idée disparut aussi vite qu’elle fut venue, mais cette pensée était tellement emprunte de vanité et d’opiniâtreté qu’il voulut se cacher de honte en y songeant. Si tout le monde était ainsi dans ce nouveau monde, et qu’ils fussent tous aussi opiniâtres, alors à son impression, les relations sociales risquaient d’être des plus délicates. Sur le mur se trouvaient des panneaux de commande ; il s’en approcha avec curiosité — en les considérant comme un moyen opportun de se distraire de ses pensées envahissantes. Bien qu’il sût que la plupart des salles étaient sûrement équipées de capteurs, il hésitait à les toucher. A trois cents ans de son époque, il était perdu, même s’il avait acquis un degré honorable de connaissances nécessaires pour vivre dans le monde de cette époque.
    Le placard caché dans l’épaisseur du mur ne renfermait rien d’autre que des blouses, des blouses de patients, qui ne semblait pas différentes de celles qu’on trouvait des siècles auparavant ; car à son époque, on montrait du doigt la nudité déplacée — grâce au Ciel, il revêtit une des blouses et se sentit d’emblée envahi d’une aisance domestique, malgré le pathétique  de son acte. Après avoir apprivoisé son environnement, il sentit la faim devenir pressante, mais il ne voyait pas de moyen d’appeler le service d’étage sans y perdre la liberté, il décida de poursuivre son exploration. Arrivé devant la porte, il eut un temps d’hésitation, prit une profonde inspiration encourageante, ouvrit la porte d’un signe de la main et se plongea à corps perdu dans un tout nouveau monde.
    Le couloir était très fréquenté, ce qui correspondait à l’image d’un hôpital du vingt-neuvième siècle, avec tous les éléments à jamais ordinaires de l’humanité. Après avoir noté le numéro de sa chambre, il décida d’avancer, marchant sans direction précise, sachant seulement qu’il pourrait satisfaire sa curiosité. Sa première constatation concerna l’allure générale des personnes qui se trouvaient dans le couloir, ce même couloir ; ils avaient l’air moins vigoureux, plus malingres, que les gens de la banale réalité. La norme confondait les individus qui ne s’y conformait pas par leur aspect ; il s’imagina déjà souffrir des comparaisons entre eux et lui, dont le physique était trop parfait, trop vigoureux.
    “Puis-je vous aider ?” un de ces individus s’était approché de lui, une femme habillée en infirmière, fraîche, jeune et jolie et pourtant elle avait quelque chose qui lui inspirait de la méfiance.
    “Je cherchais la cafétéria...” trouva-t-il comme mensonge.
    “Je vous y conduis”, puis se retrouvant à côté de lui en un éclair, “vous avez besoin d’aide pour marcher, M. Benson ?
— Comment connaissez-vous mon nom ?” c’était improbable.
    “Les fichiers neuro-actifs, on y entre tous les patients. Et comme j’y ai accès sans restriction...
— Une androïde, vous êtes une androïde.” tout s’expliquait.
    “Exact”, l’admettre lui conférait un ton embarrassé, comme si sa condition faisait d’elle une citoyenne de second ordre. “Vous avez voyagé en mode subliminal, il n’y avait pas d’androïdes, à votre époque ?
— Si, bien sûr, mais ils étaient moins... enfin, disons, plus... repérables.
— A mon avis, vous n’êtes pas au bout de vos surprises : les choses ont bien changé depuis votre époque, et peut-être plus que vous ne pouvez l’imaginer.
— A ce qu’on m’a dit, oui.” admit-il tandis qu’ils remontaient le couloir, vers la cafétéria, leur destination.
    A mesure de leur progression à travers les couloirs, William espérait que la nourriture n’avait pas changé. Il posa quelques questions.
    “Alors, dites-moi la vérité au sujet des voyageurs subliminaux qu’on réanime subitement ?
— Il n’y a pas d’autre vérité que celle qu’on vous a donnée, la Terre est en crise, et on a besoin de tous les concitoyens compétents dont on dispose. On a besoin de nouvelles personnes, de nouvelles idées et de nouvelles approches, de citoyens capables de penser par eux-mêmes, en mesure de réparer des machines — comme moi.
— Pourquoi, vous êtes en panne ?” pourtant, elle semblait en parfait état à ses yeux.
    “Non, mais c’est le cas pour des milliers d’autres comme moi, on a pas assez de techniciens qui soient disponibles, et qui veuillent bien se donner la peine de travailler sur des androïdes.
— Alors vous voulez dire qu’on m’a réveillé pour dépanner des androïdes ?” là, il ne voyait plus où se trouvait la question de vie ou de mort.
    “Pas nécessairement, mais vos connaissances nous laissent penser que vous pourriez nous servir, vu l’état actuel des choses.
— Vous servir, et comment ?
— Je n’ai pas accès à de telles informations, mais je peux supposer qu’il y aurait un rapport  entre ce à quoi on vous destine, votre passé militaire et votre expérience de pilote...
— Et la guerre ?” il était presque certain que ce sujet venait en premier sur la liste.
    “La guerre, ah oui, c’est vrai — il n’y a pas de quoi s’en faire...” bien qu’étant une machine, elle esquivait la question avec l’art et la manière d’un humain.
    Puis ils entrèrent dans la cafétéria, une cafétéria d’hôpital comme une autre, quelle que soit l’époque — soudain cette odeur-là ! Brusquement, William avait perdu l’appétit, c’était sûrement psychologique, car il lui fallait manger quelque chose, ou bien mourir de faim. Après avoir choisi une combinaison de mets qui auraient tout aussi pu être autre chose, William quitta la file en portant une assiette au contenu d’aspect comestible. Malgré les apparences et l’odeur qui s’en dégageait, son assiette avait bon goût, et en cinq minutes précises, sont estomac fut rempli d’une douce chaleur, tandis qu’un sentiment de satiété le gagna.
    “Vous vous sentez mieux, à présent ?” l’androïde le surprit par son attention continuelle.
    “Oui”, reconnut-il. “Oui, bien mieux, même si je ne sais pas ce je viens de manger.
— Des protéines synthétisées, des produits à base de soja, des vitamines, des minéraux essentiels de la pulpe et des colorants artificiels.
— Je crois que je vais vomir...” dit William en fronçant les sourcils.
    “Vous vous sentez mal ?” attention purement mécanique.
    “Non, c’est une plaisanterie.” Il fonça davantage les sourcils.
— Ah, l’humour.” tentative d’expliquer ce comportement irrationnel.
    “Au fait, quel âge avez-vous ?” il éprouvait le besoin de la mettre mal à l’aise.
    “Mon âge...  Ma fabrication remonte à trois ans, onze mois, quatorze jours, vingt-quatre heures, six minutes et dix secondes...
— C’est bientôt votre anniversaire, dans ce cas.
— Un anniversaire ? Les androïdes ne fêtes pas leurs anniversaires.
— Et pourquoi cela ?
— Nous sommes des machines, créées pour servir.
— Et l’homme, n’est-il pas une machine créée pour servir ?
— Je ne comprends pas cette question.
— Un parallèle entre Dieu/homme, et homme/machine, vous ne les trouvez pas similaires ?
— La comparaison serait pertinente, s’il est était valable...
— ...et non perçue comme de mauvais goût.
— Les androïdes ne sont pas considérés comme des membres à part entière de cette société...
— ...tout comme les voyageurs subliminaux ?” osa William.
    “Vous, vous êtes quand même humains.
— A ce qui paraît, mais j’ai tout de même l’impression qu’on n’est là que pour une question de commodité, tout comme vous.
— Oui.” Elle n’argumenta pas.
    “Ce n’est pas tout, mais il serait temps de me faire visiter un peu plus les lieux, avant qu’ils m’envoie dans la galère, histoire d’expier mes péchés.
— Oui”, son visage s’illumina. “Le centre hospitalier représente bien plus que des lits et des couloirs, on y trouve aussi des lieux de loisirs, dont certains vous plairont beaucoup, je pense.
— Il y a un bar dans le coin?” demanda-t-il, sans manière.
    “Un endroit où l’on consomme de l’alcool ?
— Tout à fait.
— Oui, au Cosmic Glass.
— Parfait, dans ce cas vous aviez peut-être raison : je sens que je vais bien me plaire, finalement. Je vous suis, mais ne perdons pas de temps : les verres n’attendent pas !” Ils quittèrent la cafétéria, pressés par l’appel de la boisson ; après tout, William avait bien besoin de se rincer la bouche pour faire passer l’arrière-goût de tous ces aliments artificiels.
    L’androïde, dont William ignorait le nom, en supposant qu’elle en eût un, essaya de lui faire visiter tout l’hôpital, dont il comprit vite l’immensité. Sa première idée, qui était alors de trouver le bar et de prendre de longues gorgées, devint une priorité — il en fit une priorité — mais l’androïde voulait lui montrer un dernier quartier.
    “Voici l’un des endroits réservés aux blessés de guerre.” ils se retrouvèrent soudain à déambuler parmi les lits dans lesquels reposaient des soldats convalescents.
    “La guerre, elle fait des blessés ?” c’était la première fois que William l’appréhendait d’un point de vue strictement humain.
    “Il y a toujours eu des blessés dans la guerre entre les humains et les Autres.
— Les autres ?” il ne comprenait pas.
    “Les Autres de l’espace, les étrangers — les aliens, si vous préférez. On a fait leur connaissance il y a deux-cent-dix ans déjà, et ça fait à peu près dix ans qu’on est en guerre contre eux...
— Ah”, l’image lui vint à l’esprit. “Je suis ici alors en tant que pilote, pour défendre le droit humain de voler dans le vide sidéral. Et comment se fait-il qu’on ne m’ait rien dit jusque là ?” ce n’était pas par hasard qu’on l’eût réveillé.
    “On essaie de réactualiser les voyageurs subliminaux le plus vite et le mieux possible.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas inclure ce programme dans le processus de réhabilitation ?
— C’est ce qu’on faisait, au début, à l’époque où pour la première fois, les humains ont fait connaissance avec les Autres, mais on soupçonne que c’est un voyageur subliminal qui ait déclenché la guerre...
— Je suis...” mais que pouvait-il dire, il n’était pas étonnant qu’on les — qu’on le haït tant
    “Allons au bar, à vous voir, on dirait que vous avez besoin d’un verre.
— Exact, et un double ne serait pas de refus.
    Dans le bar, assis dans un coin, ils attendaient de se faire remarquer par la serveuse pour qu’elle prît leur commande. On ne les remarqua pas pendant un moment, puis deux solides gaillards s’approchèrent. A les voir, on aurait dit des soldats en permission et à la façon dont ils avaient observé William, ils semblaient avoir quelque chose à régler.
    “Voyageur subliminal ?” demanda l’un d’eux.
    “Ouais, et alors ?
— C’est à cause de toi qu’il y a la guerre, mais on va essayer de régler ça entre nous.” Les deux homme étaient, à l’évidence, ivres, et ne se contrôlaient plus.
    “Moi, ça fait au moins trois cents ans que je ne fais rien.” leur jura William.
    “C’est bien là le problème, pendant que toi tu te la coulais douce, nous, on se faisait mettre les tripes à l’air, dans cette saleté de galère,  tout ça à cause d’un type comme toi !” le meneur de la bande s’approcha davantage. Ses intentions n’étaient pas ambiguës.
    “Ecoute mon pote”, William se leva, se préparant à l’attaque. “Je ne sais pas ce qui se passe ici, mais il y a de grandes chances que je me batte à vos côté dans pas longtemps.”
— Trop tard, mon gars, maintenant, c’est l’heure de passer à la caisse...” il se lança sur William, ce qui lui aurait porté un coup douloureux, si la table n’avait pas été entre eux.
    D’un point puissant, l’androïde para l’offensive du soldat ivre — ou plutôt de l’ex-soldat, vu son état après la contre-attaque.
    “Gaffe, les mecs : c’est un androïde de combat !” les autres changèrent brusquement d’attitude.
    “Ramenez-le en salle de convalescence, il lui faut des soins médicaux, mais il survivra.” et sur ce, son garde du corps d’androïde se rassit.
    Puis surgit un serveur pour nettoyer les débris de verre, ou de toute autre matière, prendre les commandes et les prévenir d’un ton austère que d’autres soldats en convalescence se trouvaient dans le coin, que la vingt-troisième compagnie était en permission pour rendre visite à leurs camarades à l’hôpital et qu’ils ne manquaient pas de le faire savoir — il est des choses qu’on ne change pas.
    “Ce genre de choses arrive-t-il fréquemment ?” demanda William, devant un verre rempli de ce qui lui paraissait être de la bière.
    “Oui, hélas, les voyageurs subliminaux qui sortent à peine du réhabilitateur sont facilement repérables : c’est leurs conditions physiques qui les trahissent.
— C’est vrai que c’est un peu exagéré.” il plia un bras et s’émerveilla devant tous les muscles que celui-ci comportaient.
    “Mieux vaut vous montrer prudent, votre entretien est tout de même dans un jour, et après vous serez tranquille.
— Comment cela ?
— C’est simple, soit vous êtes avec eux, soit vous être contre eux, ce qui revient à choisir entre la vie et la mort...” ainsi elle lui révélait les enjeux sans lui dire pour autant à quoi s’attendre lors de l’entretien.
    Malgré l’incident, il se sentait plutôt à l’aise dans cette ambiance, l’endroit avait un côté rassurant parce qu’il lui était étrangement familier, comme tous les bars, d’ailleurs. Un nouveau groupe de soldats entra dans le bar, ils ne portaient pas d’uniformes mais on devinait, néanmoins, la discipline à leur façon de se déplacer.
    “Des ennuis ?” il les désigna d’un geste.
    “Seulement s’ils se mettent à plus de quatre pour nous attaquer.
— Et les androïdes aussi se battent contre les Autres ?” il ne savait toujours pas comment se nommaient les aliens ennemis, ni à quoi ils ressemblaient.
    “Tout le monde se bat : hommes, femmes, machines, tout le monde se bat, mais avec plus ou moins d’efficacité.
— C’est à dire ?
    “Nos ennemis semblent capables de prévoir les intentions des androïdes, presque comme s’ils étaient comme nous.
— De quoi ont-ils l’air, ces ennemis ?
— On ne les a jamais rencontrés en face, personne ne peut dire à quoi il ressemblent, ni qui ils sont, ni d’où ils viennent. On sait seulement qu’ils sont installés dans le secteur Alpha et ses environs, qu’ils nous voient comme une menace.
— Comment cela a-t-il commencé ?
— D’après les archives, c’est un transporteur qui est entré en premier en contact avec eux, et c’est de là qu’ont démarré nos relations. Au début, les choses se sont bien passées, on a envisagé de négocier avec eux, on a tout organisé en ce sens mais juste avant de commencer à commercer, tout est tombé à l’eau. On a leur envoyé un médiateur seul et sans arme et il n’est jamais revenu. Ils nous ont dit que notre existence même constituait une menace pour eux, que nous étions dangereux, que des relations avec eux allaient nous mener tout droit au désastre.
— Et avec raison, vous avez naturellement répondu sur le même ton.
— Non, les chefs d’états ont suivi le protocole diplomatique, en acceptant les pertes et en essayant de reprendre les négociations — d’où l’erreur, peut-être.
— Les aliens ont pris cela pour un signe de faiblesse, ou d’allégeance.
— Possible. Ils n’ont pas lancé de communiqué sur les discussions qui ont suivi, si ce n’est qu’ils nous élimineraient à la première occasion.
— Sympas, les voisins...
— Un voyageur subliminal, tu parles !” ils furent interrompus une fois de plus, encore par un autre soldat ivre ; une femme, cette fois.
    “Tout à fait.” William se leva de nouveau, prêt à se défendre, cette fois-ci, par ses propres moyens, plutôt que de laisser un androïde le faire à sa place.
    “C’est bien ce que je pensais, gros muscles et petite bronzette”, râla-t-elle. “On n’aime pas beaucoup les types comme toi, dans le coin ; ici c’est un hosto, là où les soldats viennent se faire soigner leurs blessures de guerre — parce qu’ils se sont battus à cause d’un type comme toi !
— Vous en êtes vraiment si sûre ?” il essaya de nouveau d’user de raison.
    “Tout le monde le sait...
— Tout le monde comme qui ? Les hommes politiques ? Les opposants au régime ? Les soldats ? Les traîtres ?” Il la provoquait, sans savoir pourquoi.
    “Au moins, toi tu as du cran, pour un voyageur subliminal”, une lumière dans son regard. “C’est à cause de tes rêves virtuels que tu te crois immortel, hein ? Eh  bien, approche un peu pour voir : je vais te montrer ce que c’est, moi, la réalité !” elle se dressa comme un ressort, prête à frapper sur tout se qui pouvait passer à portée de poings.
    “Ça suffit, sergent East !” une autre femme était entrée en scène ; une femme qui, cette fois, semblait avoir de l’autorité. “C’est peut-être un voyageur subliminal, mais c’est un humain avant tout, soit on est ensemble pour se battre, soit on se bat entre nous et on crève chacun dans son coin.
— Mais...
— Il n’y a pas de “mais” ! Soldat, rompez !
— A vos ordres !” cracha-t-elle, mais l’affaire n’était apparemment pas classée pour elle ; William devait éviter de croiser son chemin, dorénavant.
    “A vous, maintenant”, c’était au tour de William d’y passer. “Comment pouvez-vous avoir le culot de venir nous narguer ici — et maintenant, qui plus est ?
— Je ne vois pas ce qui m’empêcherait de venir.
— Depuis  combien de temps vous êtes sorti ?” demanda-t-elle, comme si sa seule excuse dépendait de la réponse.
    “Depuis aujourd’hui.” admit-il.
    “Il a passé deux mois en réhab’, on a oublié la section dans laquelle il était, et son voyage a duré près de trois cents ans.” intervint l’androïde.
    “Trois cents ans, et c’était ce que vous aviez demandé ?
— Non, j’avais demandé entre cinq et quinze ans.
— En somme, vous non plus, vous n’avez pas demandé à être là...
— Non, et j’ai bien envie de repartir en voyage.” il fit un signe de réprobation de la tête.
— Trop tard, mon cher, vous êtes dedans, et jusqu’au coup en plus. Mais à part ça, vous faisiez quoi, avant ? Commerçant ? Coiffeur ? Architecte d’intérieur ?
— Pilote, je crois...” il interrompit la série d’insultes.
    “Pilote, rien que ça ! Quel type d’engins ? Valays ? Limousines ?
— Appareils de chasse, et toutes sortes d’engins.” l’androïde guérit soudain de son amnésie.
    “Ah”, voilà qui lui enlevait de l’eau à son moulin. “Mais pourquoi avoir choisi le voyage subliminal ?”
    “Il a eu un accident, ça l’a traumatisé, il a perdu sa fiancée, son chat, son appartement a été cambriolé, il avait l’impression que toute sa vie se barrait en miettes, alors il n’y avait plus qu’une solution pour oublier...” de nouveau, l’androïde fit preuve d’une mémoire et d’un style de discours qui lui étaient tout à fait édifiants.
    “Et c’est là que des grattes-papier se sont gourés et que du coup, vous voilà avec nous.” elle semblait presque afficher de la compassion.
    “Ouais, sûrement, mes souvenirs sont encore un peu flous”, il regarda l’androïde d’un air suspicieux.” Mais si j’avais su que ça allait se passer comme ça, je me serais cassé en vitesse.
— Comme je le dis toujours, on ne peut pas éternellement fuir ses problèmes, le mieux, c’est de les affronter en les prenant à bras le corps.
— Ça, c’est parlé comme un soldat !” William fronça les sourcils. “Pas étonnant qu’on soit en guerre.
 — Ecoute, mon gars”, la femme lui fit signe de se pousser afin de pouvoir s’asseoir. “On est en guerre, ce n’est pas parce qu’on aime se faire tirer dessus ni voir mourir nos amis et nos frères d’armes, mais parce que c’est la guerre, et que l’explication s’arrête là.
— Mais pourquoi vous battez-vous ?
— On se bat pour garder le droit d’exister dans l’univers, le droit de nous échapper de ce monde qui crève à petits feux sous nos pieds.
— La pollution ? Je croyais qu’on savait la maîtriser.” du moins, on le savait à son époque.
    “C’est peut-être les écolos qui ont perdu les élections, ou alors c’est peut-être un petit enfoiré d’égoïste qui s’est dit un jour que la vie était trop injuste et qu’il valait mieux tout lâcher et se barrer en voyage subliminal.
— Au moins, on est d’accord sur un point : on n’est pas d’accord.” se risqua-t-il de dire.
    “Quoi ! un compromis, entre un soldat et un voyageur subliminal ?” elle s’en offusqua ; l’idée même lui paraissait choquante.
    “La preuve... Allez, pour la peine, on va dire que c’est ma tournée.
— Dans ce cas, comme je ne tiens pas à renouveler l’incident de l’autre mois, je vais vous laisser nous offrir un pot, à mes hommes et à moi.” elle fit signe au barman, comme si tout avait été convenu à l’avance.
    “J’ai l’impression de m‘être fait avoir...” bougonna-t-il.
    “Pas d’inquiétude, M. Benson”, l’androïde voulut le rassurer. “Il vous reste quatre-vingt quatre millions trois cent vingt six mille neuf cent huit crédits.
— Et ça suffit ?” cela aurait pu ne lui laisser que de quoi se payer un dernier verre.
    “Tu m’étonnes que ça suffit”, remarqua la femme soldat tout en acceptant son verre à l’œil. “Je ne savais pas qu’il y avait encore des fortunes pareilles dans le coin.
— Disons qu’après ce soir, il n’y en aura peut-être plus.” plaisanta-t-il.
— Dans ce cas, je m’en voudrais de vous faire mentir comme ça”, elle fit signe aux autres de venir. “Eh, les gars, c’est l’heure de faire exploser la baraque”, elle se mit à rire devant l’expression du visage de William. “On a deux heures et demie pour lever le coude...”
    Le reste de la journée se déroula dans une parfaite nébulosité, car William s’était enivré tout autant que ceux qui l’entouraient. Un verre dans le nez, et il confondait de la Drambuie avec la dernière des piquettes en pression. Finalement, ces militaires n’étaient pas si mal, une fois qu’on les connaissait, et si quelques uns restaient bloqués sur le fait qu’il fût un voyageur subliminal, tous les autres s’étaient trop soûlés pour s’en préoccuper. Quant à la gradée, Campion, elle le traitait comme un de ses hommes, et il en fut très honoré. En fait, ces soldats profitaient de ce qui équivalait à une permission d’escale. Ils étaient de passage dans une caserne près de l’hôpital, afin de suivre un entraînement mental et physique pour leur prochaine mission. Il leur restait deux semaine avant de prendre le grand large constellé et passer six mois à escorter des transporteurs, à livrer du ravitaillement, à vérifier les stations spatiales automatiques et, d’une manière plus générale, à jouer aux gendarmes de l’espace.
    Campion promit de venir faire un tour au bar presque tous les jours au moins une heure ou deux, et de donner la consigne à ses hommes de le laisser tranquille — car pour un voyageur subliminal, il n’était pas trop mal. Ils partirent en ses faisant des promesses, comme celle de se retrouver un jour, celle de revivre leurs jeunes années, celle d’une autre ivresse à partager, pourtant, à entendre leurs au revoir, William se demanda s’il ne s’agissait pas de leurs adieux.
    L’androïde l’escorta jusqu’à sa chambre, puisqu’il avait eu largement le temps d’oublier où elle se trouvait précisément. Elle le débarrassa de son simple costume, puis elle le mit littéralement au lit, en disant quelque chose au sujet d’une sorte de grog pour ne pas avoir mal aux cheveux le lendemain matin...
~
“L’entretien est prévu pour onze heures, ils n’aiment pas qu’on les fasse attendre.
— Et moi, à quoi dois-je m’attendre pour cet entretien, précisément ?
— A rien de plus qu’à une discussion officieuse, même si elle sera déterminante pour votre avenir, pour votre place dans la société.
 — Mieux vaudrait se montrer coopérant, alors.” considéra-t-il, magnanime.
    “A mon avis, c’est préférable.” elle ne comptait l’orienter ni dans une voie ni dans une autre, comme si elle n’avait pas le droit de lui en parler.
Ils se présentèrent devant la salle d’entretien comme prévu, et attendirent un quart d’heure à l’extérieur, mieux vaut être trop en avance qu’en retard. A onze heures cinq, on demanda à William d’entrer, tandis que l’androïde devait l’attendre et prévenir quiconque d’assister à l’entretien.
    “Voici M. Benson”, William fut installé face à une rangée de personnes, deux femmes, trois hommes, des militaires de tous poils, à en juger les apparences. “Je vois que vous étiez pilote dans l’armée avant d’entreprendre votre voyage subliminal.” dit l’homme devant William, comme un arrière-goût dans la bouche.
    “C’est exact.” répondit-il d’après ses souvenirs.
    “Vous savez qu’on manque de pilotes expérimentés, que des postes sont vacants, qu’il y a plus d’engins de combat et de transport que de personnes pour les piloter ?
— J’en ai entendu parler.
— Et votre avis à ce sujet ?
— Cette guerre est stupide.” ce n’était peut-être pas la meilleure chose à dire, mais après tout, il n’y a rien de plus stupide qu’une guerre.
    “Quoi qu’il en soit, on ne peut pas l’ignorer”, une des femmes prit la parole, et William eut un choc en découvrant que Campion était cette femme. “On est en guerre, que ça vous plaise ou non. On gagne, et on garde ce qu’on a ; on perd, et — et il n’y aura pas de session de rattrapage. Et maintenant, vous trouvez ça toujours aussi stupide, de vouloir se battre pour ce qu’on a ?
— Non.” comment dire le contraire à cela.
    “Alors, il faut poursuivre nos efforts, et en tirer le meilleur parti — vous ne croyez pas ?” l’homme reprit la parole.
    “Si, je crois.” de nouveau, William ne pouvait que consentir.
    “Dans ce cas, contrairement à de nombreux cas rencontrés récemment, le vôtre semble des plus probants. Bon nombre de voyageurs subliminaux ne présentent aucun talents exploitables, mais vous, vous avez des qualités qu’on pourrait mettre à profit. Maintenant, la seule question étant : êtes-vous décider à collaborer avec nous ?
—Tout dépend de ce que vous avez en tête.” il devait faire preuve d’honnêteté, car il n’avait pas prévu de se faire tuer sur son agenda, collaboration ou non.
    “On ferait bon usage de quelqu’un avec vos compétences, bien sûr, il faudra qu’on vous entraîne, mais avec une ou deux missions au compteur, on pourra vous offrir un bon poste parmi nous.
— Alors si je m’entraîne, que j’accomplisse un certain nombre de missions et que je fasse mes preuves, vous me donnerez un job pépère, c’est ça ?
— Pas tout à fait, l’entraînement des recrues n’est pas des plus légers, sans un bon entraînement à la base, elles seront toujours à la traîne
— C’est bon, rien à redire là dessus, mais d’après vous, ce serait l’affaire de combien de temps, au juste ?
— Il faut compter deux bons mois d’entraînement, intensif et normal, quelques vols de rodages histoire de s’assurer que vous avez bien absorbé toutes les informations, puis on vous envoie sur le front, le vrai. On peut d’ores et déjà vous dire que vous servirez au moins deux années pour chaque mission, entrecoupée évidemment de permissions, et de congés, et qu’on vous affectera un compagnon, si vous en exprimer le besoin.
— Un compagnon ?” c’était la première fois que William entendait parler de ce genre de pratiques.
    “En égard à votre, disons, expérience, on peut vous affecter un compagnon androïde, avec qui vous pourrez entretenir des relations comme bons vous semblera...” ce qui laissait entendre que personne d’autres ne s’intéresserait à lui.
    “Des relations...” les mœurs humaines s’étaient-elles tournées vers la machinophilie ?
    “Si vous vous distinguez, on pourra vous affecter un compagnon humain”, signe extérieur de valeur et de reconnaissance attribué aux compétents.
    “C’est très gentil, mais je préférerais choisir tout seul mes — hum, compagnons.
— Comme vous voudrez, alors, avez-vous déjà pris votre décision ?
— Comme si j’avais le choix”, William les regarda un à un. “C’est vous qui donnez le la, à moi de chanter juste, du moment qu’on ne me demande pas le Chant du cygne.
— Les bons officiers se font plutôt rares, rassurez-vous : nous n’avons pas l’intention d’en perdre ne serait-ce qu’un seul, même s’il s’agit d’un voyageur subliminal.” William se retrouvait soudain projeté au rang d’officier, à quoi cela rimait-il ?
    “Je suis ravi de l’entendre, mais si j’ai bien compris, vous me proposer un grade d’officier, non ?” William ne put s’en empêcher.
    “C’est exact. Votre profile indique que vous feriez un excellent officier, le major Moore nous certifie que vous en avez toutes les qualités requises.” précisa Campion.
    “Peu de voyageurs subliminaux pourraient prétendre passer deux heures dans un bar rempli d’une garnison de soldats et vivre assez longtemps pour en parler.” lui reconnut-elle, en omettant de préciser que cette aventure lui avait coûté une cargaison d’alcool.
    “Je commence quand ?” William accepta l’idée de ne plus pouvoir reculer.
    “Immédiatement, présentez-vous à l’entraînement de base en tant que nouvelle recrue, mais vu votre statut, l’androïde qu’on vous a déjà affectée restera avec vous — elle sera votre garde, votre compagne et votre source d’informations pour le moment.
— Elle ne serait pas là plutôt pour empêcher qu’on retrouve un certain voyageur subliminal mort égorgé dans son lit ?
— Affirmatif, mais avec le temps, ils finiront bien par vous accepter, d’une manière ou d’une autre.  Comme vous avez dû le remarquer, j’avoue que certains éprouvent une haine viscérale envers ceux de votre genre.” à son ton, c’était aussi son cas.
    “Surtout les militaires.” William acquiesça, à sa grande surprise, l’officier en face de lui, lui répondit par un hochement de la tête similaire, puis sourit.
    “Avant d’aller plus loin, il faudrait que vous passiez quelques tests simples pour évaluer votre profile psychologique, intellectuel, émotionnel, moral et biologique. Ces tests sont des plus élémentaires, une affaire de deux heures et demie, pas plus, mais ils permettront de confirmer les informations que nous détenons déjà sur vous, et ils prouveront que vous n’avez pas perdu la main.
— Reçu, mais qu’on en finisse, je déteste ce genre de tests ; plus vite on commence, plus vite on termine.
— Monsieur, suivez le caporal Wilts, il vous conduira jusqu’à la salle d’examen.”
    William suivit un officier en treillis, le premier qu’il voyait en dehors de la salle d’entretien, ce qui montrait combien les militaires aimaient toujours à parader dans leur uniforme — comme s’ils n’étaient rien sans lui. Les tests étaient simples, comme on le lui avait prédit, et ne lui demandaient rien de trop stressant, rien si ce n’était une preuve concrète de ce que ses états de service disaient déjà de lui.
    “Excellent, soldat Benson”, son statut était passé du civil au militaire, William avait gravi le premier échelon des grades militaires. “Suivez le caporal Wilts, et il vous montrera vos nouveaux quartiers, baraquement 2112, et bonne chance.”
    On lui tendit la main, qu’il regarda avant de la serrer, il sentit grandir en lui un regard  respectueux envers l’armée, un regard dont il n’avait plus soupçonné l’existence. Puis il suivit le caporal Wilts le long des grands couloirs effilés, dans un mutisme réciproque ; Wilts ne l’aimait pas beaucoup — et William éprouvait un sentiment glacial de déjà-vu, une mise en garde à l’attention d’un ancien voyageur subliminal...